Barry John : Mozart en crampons

De David Watkins à Stephen Jones, en passant par Phil Bennet ou Jonathan Davies, les Gallois ont toujours pu compter sur des grands ouvreurs. Mais le meilleur d’entre eux fut incontestablement Barry John.

A l’été 1971, en Nouvelle-Zélande, on racontait volontiers une anecdote concernant les groupes d’évangélisateurs qui parcouraient le pays avec une pancarte demandant ce que les gens feraient si Dieu revenait sur terre. Les passants leur répondaient, ironiques : « les Lions l’ont déjà et il joue demi d’ouverture ».

Barry John, au sommet de son art, était passé par là  et avait marqué les esprits dans les deux hémisphères. Il était considéré comme une star, la première que le rugby ait générée, l’égal en son temps d’un George Best pour le football.

Faire taire les sceptiques
En 1966, lorsqu’il enfila son premier maillot gallois floqué du numéro 10, il y eut pourtant plus d’un sceptique parmi les supporters du Poireau. Il faut dire aussi qu’ils venaient de perdre David Watkins, autre ouvreur d’exception, qui venait de succomber aux sirènes du XIII.

Ces doutes d’effacèrent rapidement et Barry John ne tarda pas à s’imposer comme le maître à jouer d’une des plus belles équipes galloises aux côtés des Gareth Edwards, JPR Williams, Mervyn Davies… A partir de 1969, il se bâtit un palmarès international en commençant par y inscrire une Triple Couronne. Deux ans plus tard, il participait activement au Grand Chelem gallois en inscrivant 35 points, un record.

Il ne lui restait plus qu’à répondre au défi des Lions en partance pour la Nouvelle-Zélande, trois ans après son rendez-vous manqué en Afrique du Sud. Dès le premier test, il s’y était cassé la clavicule et avait regagné le pays dans la foulée. Les observateurs, qui attendaient beaucoup de l’opposition des deux charnières, Edwards-John d’un côté, Jan Ellis-Piet Greyling de l’autre, restaient sur leur faim.

Le supplice de McCormick
Ils seraient rassasiés plus qu’il ne faut avec ce cru des Lions 1971. John embarquait pour la Nouvelle-Zélande au milieu d’une sélection à forte coloration galloise. Comme à Cardiff et en sélection, il ferait la paire à la charnière avec Gareth Edwards, dans une équipe emmenée par John Dawes, le capitaine, et sous les ordres de Caerwyn James, l’entraîneur originaire, comme lui, de Cefneithin près de Llanelly.

Le récital de Barry John débuta dès le premier test contre les All Blacks. A la demande de Caerwyn James, il mit McCormick, l’arrière néo-zélandais, au supplice par ses coups de pied chirurgicaux. McCormick savait pourtant que le jeu au pied était un des atouts de l’ouvreur gallois. Avec sa frappe du coup de pied, une technique originale pour l’époque, il plaçait le ballon où il voulait et lui donnait des effets diaboliques. Les Lions remportèrent cette première manche et McCormick sortait de la sélection néo-zélandaise, définitivement.

Tout au long des trois autres tests, il allait démontrer qu’il pouvait tout faire sur un terrain, si ce n’est défendre. Guère motivé pour les contacts, il laissait souvent le soin de plaquer à ses partenaires. Tout juste s’abaissait-il à défendre sur son vis-à-vis pendant le premier quart d’heure, histoire de montrer sa présence. Ensuite, on ne le voyait pratiquement plus au placage.

Son talent d’attaquant faisait tout oublier. Les mauvaises langues disaient qu’il était un brillant soliste et qu’il faisait moins bien jouer les autres que lui-même. Les autres admiraient son incroyable faculté à improviser pour percer les défenses. Mike Gibson, l’ouvreur irlandais qui l’accompagna avec les Lions de 1971 mais qui dut reculer au centre pour lui laisser les clés du jeu, est certainement le mieux placé pour décrypter son jeu : « Barry montrait, ou plutôt feignait de montrer  une extrême décontraction sur le terrain. Au point que votre regard se fixait peu à peu sur ce type nonchalant qui semblait décomposer ses gestes comme s’il avait tout son temps, comme s’il était en vacances. Quand il sentait que votre regard était vraiment retenu, il jaillissait et vous passait en un éclair. »

Plus d’un défenseur néo-zélandais tomba dans la feinte. « Je voyais toujours les choses plus tôt, confessait Barry John. Cela me permettait de prendre l’espace laissé libre par mon adversaire avant même qu’il ne le sache. »

« Ce ne sont que les All Blacks »
On sent dans ces paroles une confiance et une assurance qui confine à l’arrogance. D’ailleurs John n’était pas un joueur très assidu aux entraînements. Aux séances physiques, il préférait une bonne partie de football avec Gareth Edwards. Mais c’est aussi cette confiance qui lui permettait de tenter des gestes auxquels les autres n’auraient même pas pensé, sans se soucier d’un éventuel échec : « j’ai fait pas mal d’erreurs. Mais elles ne m’ont jamais tourmenté car je pensais toujours à l’action suivante. »

Cette confiance et cette assurance rejaillissaient sur ses coéquipiers. Mervyn Davies : « nous étions dans les vestiaires à nous frapper la tête contre les murs alors que Barry était dans un tel état de relaxation qu’on aurait dit qu’il allait sortir pour une ballade. Il prenait tout cela avec tellement de recul qu’il nous disait : « ne vous inquiétez pas les gars, ce n’est qu’un jeu. Donnez-moi simplement de bons ballons et nous gagnerons. Ce ne sont que les All Blacks. Combien de points voulez-vous que je marque aujourd’hui ? »

Des points, il en inscrivit beaucoup au cours de cette tournée, 191 pour être exact dont 30 sur les 48 que les Lions passèrent aux Blacks en quatre tests. Il fut particulièrement décisif lors du troisième test en marquant deux essais, deux transformations et un drop. Les Lions remportaient la série, une première pour eux en terre néo-zélandaise et John y gagnait un surnom, The King. « Il fut l’homme de la tournée, conclut Mike Gibson. Son contrôle sur le jeu et son calme ont influencé tous les joueurs. »

« Un jeu fait pour marquer des essais »
Pourtant, un an plus tard, à seulement 27 ans et à la surprise générale, il annonçait la fin de sa carrière internationale. Il expliqua sa décision par sa volonté de mettre fin à l’attention exagérée que lui portaient les médias depuis son retour de Nouvelle-Zélande. On dit aussi qu’il aurait été surpris par les réactions du public comme lorsqu’il se rendit à l’inauguration d’une banque et qu’une jeune femme, prenant son surnom de The King au premier degré, lui fit une révérence.

Certains tentèrent de le faire revenir sur sa décision à commencer par le rédacteur en chef du « Daily Mirror ». Il faut dire qu’il avait acheté les droits sur la biographique de Barry John et qu’il estimait qu’il avait bien encore deux bonnes années de rugby. Deux années qui auraient certainement augmenté la pagination de sa biographique autant que le bénéfices de l’éditeur.

C’est donc contre la France qu’il se produisit pour la dernière fois avec les Diables rouges au printemps 1972. Une dernière fois, il se montra décisif en inscrivant un essai dans les arrêts de jeu. Mais il refusa de taper la transformation. « Je n’ai pas voulu prendre la transformation parce que le rugby est pour moi un jeu fait pour marquer des essais. J’ai juste donné la balle à Gareth Edwards, je me suis éloigné, j’ai embrassé mes chaussures et je suis rentré chez moi. »

Un seigneur, assurément.

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Une réflexion sur “Barry John : Mozart en crampons

  1. Bariz dit :

    Petite erreur concernant la charnière sud-africaine en 68. Jan Ellis et Piet Greyling jouaient flankers. C’est Piet Visagie et le capitaine Dawie de Villiers qui occupaient les postes 10 et 9.

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