Afrique du sud – France 1971 : Fight club

Le 19 juin 1971, pendant de longues minutes et à plusieurs reprises, Sud-Africains et Français se sont bagarrés comme jamais devant un stade muet de stupéfaction. Avant de se mettre à jouer…

« Ça tombait comme à Gravelotte ! » Comme ses contemporains passés par l’école communale, Jean-Pierre Bastiat aime les références historiques. Celle-ci résume ce qu’il a vécu le 19 juin 1971 à Durban lors du second et dernier test du XV de France en Afrique du Sud : une incroyable série de bagarres générales comme on en avait jamais vu lors d’un test-match.

« Cette bagarre se passerait de nos jours, il n’y aurait plus que l’arbitre sur le terrain. »

Benoît Dauga qui commandait cette équipe de France confirme : « Jamais je n’avais vu autant de bagarres délibérées. Un incroyable pugilat dans une Afrique du sud où les Afrikans, très agressifs, nous foutaient la trouille : J’en suis ressorti intact car j’avais plus d’expérience que les jeunes ! Mais ma plus grande fierté, au-delà du match nul, c’est que personne ne se soit échappé. » [1] « Cette bagarre se passerait de nos jours, poursuit Bastiat, il n’y aurait plus que l’arbitre sur le terrain. »

« Boubou » chez les blancs
Comment en est-on arrivé là ? Il y a d’abord l’affront fait au régime sud-africain de l’Apartheid avec la sélection de l’ailier Roger Bourgarel, un noir, une sélection dans laquelle Albert Ferrasse pesa de tout son poids. « Cette tournée a eu lieu juste un an après qu’une loi autorise des joueurs de couleur de sélection étrangère à être invités sur le sol sud-africain, explique Henri Garcia, témoin de cette tournée [1] Seuls trois Maoris avaient pu, lors de la première tournée muti-raciale des All Blacks en 1970, braver les « White only ». »

« J’ai reçu des menaces de mort de la part d’organisations anti-apartheid qui me traitaient de collabo, et de la part de racistes qui ne voulaient pas de moi en équipe de France »

Bourgarel n’avait jamais été confronté à un tel racisme. Il ne tarda pas à en prendre conscience lorsque que sa sélection fut annoncée : « Avant de partie, j’ai reçu des menaces de mort de la part d’organisations anti-apartheid qui me traitaient de collabo, et de la part de racistes qui ne voulaient pas de moi en équipe de France ». Une fois qu’il eut posé le pied en Afrique du Sud, la réalité du régime de l’Apartheid devint une réalité : « C’est là que j’ai pris conscience d’être noir. Avant, je ne m’étais jamais intéressé à cela, ça ne m’était jamais apparu comme quelque chose d’important. Mais là… » [2]

Les rugbymen sud-africains, offensés, s’activèrent à lui rappeler qui faisait la loi dans ce pays. A chacune de ses sorties, Bourgarel est pris pour cible. Toutes les chandelles sont ciblées sur lui. Lors du premier test, les avants springboks, Frik du Preez en tête, se font un malin plaisir de lui rentrer dedans. Il ressort de ce match avec sept points de suture au cuir chevelu.

L’hécatombe
Mais Bourgarel ne fut pas le seul à subir les tendres attentions des Sud-Africains. Dès le premier match de la tournée, Max Barrau devait déclarer forfait en raison d’une entorse au genou. Plus tard, c’est Le Droff qui abandonnait ses coéquipiers, le bras fracturé. Pierre Villepreux ne finissait par le premier test, victime d’un coup bas de Ian McCallum qui lui causa quatre fractures des apophyses. La liste n’est pas exhaustive.

« Comme les anciens avaient perdu le premier test, il fut décidé de jeter les jeunes dans le bain »

Confronté à un nombre effarant de blessés, surtout dans la ligne de trois-quarts, les sélectionneurs français devaient revoir leur copie et lancer au feu leur jeune garde. « Comme les anciens avaient perdu le premier test, il fut décidé de jeter les jeunes dans le bain, comme Skréla pour son baptême du feu, Bertranne, Cantoni ou mézigue, précise Bastiat. » [1]

Ce remaniement allait aussi permettre de s’essayer à une nouvelle tactique. Lors du premier test, perdu 8 à 22, le XV de France alignait pour la première fois de son histoire un pack de plus de 800 kilos pour rivaliser avec la puissance des Boks. Mais ce sont les centres sud-africains qui ont transpercé la ligne française à plusieurs reprises.

Vainqueurs aux poings
La France menait trois à zéro depuis la 17ème minute grâce à un drop de Cantoni quand Jo Maso sortait en larmes, l’épaule luxée. Il était remplacé par Claude Dourthe. Nous jouions la 21ème minute et le combat allait prendre une toute autre allure.

« [Après la sortie de Maso], l’arbitre siffle une pénalité et Bérot, au lieu de taper en touche, tape en l’air, se rappelle Bastiat. Nous fonçons sur nos adversaires avec ou sans ballon ! Bagarre générale ! Là-dessus, Dourthe arrive sur l’arrière McCallum et le coupe en deux alors qu’il avait déjà fait marque depuis 22 secondes et relaçait ses chaussures. Re-bagarre générale ! » [1]

« Du Preez, un monstre qui m’avait manqué à l’aller, s’apprêtait à me prendre sur le retour alors que j’étais à terre. Benoît Dauga le choppe au moment où il arme son pied. Normalement je devais avoir une stèle là-bas. »

Il poursuit : « Les Boks ne se démontent pas : ils retapent une chandelle et le ballon m’arrive dessus… une meute verte fonce sur moi ! Je regardais un peu le ballon, beaucoup les verts, un peu le ballon, beaucoup les verts… Je tombe en arrière et la meute me passe dessus. Du Preez, un monstre qui m’avait manqué à l’aller, s’apprêtait à me prendre sur le retour alors que j’étais à terre. Benoît Dauga le choppe au moment où il arme son pied. Normalement je devais avoir une stèle là-bas. » [1]

Paul Biemouret, le flanker français, n’est pas rassasié et décide de relancer une générale sur une mêlée. Bastiat colle un sévère KO à son vis-à-vis Williams : « Il était en train d’armer don bras pour descendre en travers Claude Spanghero qui ne le voyait pas venir quand j’ai décoché le mien à la Tyson ! Il s’est écroulé du haut de ses 2,05 mètres comme un serpent qui tombe d’un arbre : floc ! Un très, très beau K-O. » [1]

Dans la cohue, Benoît Dauga et Charles Marais, les deux capitaines, se croisent. « C’est fini, Benoît » interroge Marais. « C’est comme il vous plaira, lui répondit le Montois. Si vous voulez vous battre, on se bat. Si vous voulez partir, on s’en va. Si vous voulez qu’on joue, on joue ». « On joue » s’inclina Marais. [3]

D’une intense beauté
Alors les deux équipes se mirent à jouer. Dans L’équipe du lundi suivant, on pouvait lire : « la suite du match fut un véritable enchantement, un vrai miracle de mer calmée. » [3]

« Je ne voulais pas qu’il marque. Lors du premier test, il avait pris ma tête pour un ballon et m’avait regardé avec un petit sourire. »

Les Français mirent du cœur au combat pour tenir leurs trois points d’avance jusqu’à la mi-temps à l’image de Bourgarel et ses 75 kilos stoppant les 96 kilos de Du Preez qui fonçait vers l’en-but. « Je ne voulais pas qu’il marque, expliquait-il. Lors du premier test, il avait pris ma tête pour un ballon et m’avait regardé avec un petit sourire. » [1]

La défense française cède pourtant en début de deuxième mi-temps sur une belle charge des Boks (3 à 5). Ils répliquent de belle façon avec un essai que conclut Bertranne entre les poteaux (8 à 5) à la 60ème minute. 10 minutes plus tard, un drop de Visagie remet les deux équipes à égalité (8 à 8), un peu contre le cours du jeu.

Les Springboks tentèrent jusqu’au bout de forcer la décision mais Cantoni ôta leurs derniers espoirs. Sous ses poteaux, il esquivait trois adversaires pour envoyer en touche la dernière balle du match. Si l’on en croit le journaliste de L’équipe rapportant les propos de ses confrère sud-africains, le public n’en revenait pas : «Si réellement Villepreux est plus fort que cet homme à l’arrière, alors nous pouvons dire que nos champions du monde l’ont échappé belle avec ces incroyables français… » [3]

SOURCES
[1] « Bourre-pifs chez les Boks » : L’équipe magazine, XV de France 1906-2006
[2] « Quand Roger Bourgarel le négro prenait le bus interdit aux noirs pour aller à la plage réservé aux blancs » : lnr.fr, 12 novembre 2009
[3] « Le glorieux nul de Durban » : L’équipe, 21 juin 1971

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Une réflexion sur “Afrique du sud – France 1971 : Fight club

  1. oscarbp dit :

    « If you want fight we fight, if you want play we play « ….
    Je me souviens de cette phrase écrite dans le journal l’équipe,
    Les journalistes avaient du style et j’étais bien jeune à l’époque mais ça m’avait rendu fier de l’edf….

    un autre temps …

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