All Blacks – Springboks 1956 : l’épreuve de force

18 septembre 1956. La date était gravée dans la tête des Néo-Zélandais depuis un moment. Ce jour-là, leurs Blacks ne devaient pas céder face à leur vieil ennemi sud-africain, ils devaient leur rendre coup pour coup.

A la fin du 4ème test, lorsque le speaker de l’Eden Park lui tendit le micro, Peter Jones n’avait plus trop ses esprits. Il crut ne s’adresser qu’aux spectateurs, oubliant que ses propos allaient être repris sur la radio nationale. Alors, spontanément, il déclara : « Eh bien, mesdames et messieurs, j’espère que je n’aurai jamais à jouer d’autres matchs aussi durs que celui d’aujourd’hui. J’en ai plein le cul. »

« J’espère que je n’aurai jamais à jouer d’autres matchs aussi durs que celui d’aujourd’hui. J’en ai plein le cul »

Ces propos firent de Jones une personnalité populaire en Nouvelle-Zélande. L’exploit des All Blacks leur vaudra la reconnaissance éternelle de la nation. Les Blacks n’avaient jamais battu les Boks dans une série de tests et pour les Néo-Zélandais, il était temps de corriger cette erreur de l’histoire. Dans son autobiographie « It’s me, Tiger », Peter Jones écrivit : « une nation a retenu son souffle pendant deux mois, deux mois au cours desquels fut menée la bataille contre le grand ennemi ». « Le rugby fut le sujet de l’année en 1956, le seul sujet, poursuit l’écrivain Roger Warwick. Il était pur. »

Veillée d’armes
Néo-Zélandais et Sud-Africains s’étaient affrontés à quatre reprises depuis 1921. Les deux premières fois, ils s’étaient séparés sans pouvoir se départager. En 1937, ce furent les Boks qui s’imposèrent, en Nouvelle-Zélande, trois tests à un. Douze ans plus tard, ils confirmaient de la plus éclatante des façons leur supériorité en remportant à domicile la série quatre tests à zéro !

Les Néo-Zélandais mirent donc tout en œuvre pour préparer au mieux cette nouvelle série, entamant leur préparation dès la fin de l’année 1955. Les sélectionneurs All Blacks (Arthur Marslin, Tom Morrison et Jack Sullivan) décidèrent de s’appuyer sur l’ancien capitaine des Blacks Bob Stuart pour entraîner les avants. Stuart avait deux compétences notables : il avait joué contre les Boks en 1949 et il avait montré ses qualités d’entraîneur en menant l’équipe de Canterbury à la victoire dans le Ranfurly Shield en 1950 contre Otago.

« Le rugby fut le sujet de l’année en 1956, le seul sujet »

Pour préparer cette tournée, il regarda nombre de films à commencer par ceux des tests de 1955 entre les Boks et les Lions (deux tests partout). Son analyse ? Si les Sud-Africains étaient forts derrière et dans le jeu au pied, cette équipe était prenable si on la jouait à l’endroit, c’est-à-dire devant. Son objectif était donc simple : restaurer de la cohésion au sein du paquet néo-zélandais et ramener du dynamisme.

Les Néo-Zélandais passèrent en revue leurs meilleurs joueurs lors de trois matchs de préparation. Les Sud-Africains en firent de même en convoquant pas moins de 120 joueurs pour les tests de pré-sélection. Ils n’en gardèrent que 30, des joueurs plutôt portés sur un rugby ouvert, attrayant et propre selon le vœu du sélectionneur sud-africain, le Dr Craven. « C’était « une bonne équipe, avec un bon potentiel » selon le commentaire du journaliste sud-africain Reg Sweet.

Coups pour coups
Le 5 juin, les Springboks débarquaient à l’aéroport de Whenuapai où les attendait un accueil enthousiaste et chaleureux de la part du public néo-zélandais. S’ils avaient gagné tous leurs matchs en Australie, ils n’avaient pas encore convaincu. Ils auraient cinq semaines pour peaufiner leur jeu avant de se frotter pour la première fois aux All Blacks

« Choisir une équipe qui gagne, sinon… »

Cette première confrontation fut à l’avantage des Blacks (10 à 6) mais le match fut rude comme souvent et ils perdirent Mark Irwin, blessé aux côtes pour le reste de la tournée. Quinze jours plus tard, les Boks prenaient leur revanche (8 à 3) dans ce qui fut le test le plus brutal de la série. Tiny White s’y distingua en traitant « sévèrement » ses adversaires mais ce furent une nouvelle fois les Blacks qui perdaient un des leurs, les cotes de Frank McAtamney ayant également cédé.

La situation sembla si délicate pour les Néo-Zélandais que la NZRFU improvisa une réunion de crise au lendemain de ce deuxième test. Le procès verbal de cette réunion rapporte, noir sur blanc, qu’il fut demandé aux sélectionneurs de « choisir une équipe qui gagne, sinon… » Ils procédèrent à sept changements pour le troisième test, lançant notamment le jeune arrière de Waikato, Don Clarke et surtout en rappelant  Peter Jones et Kevin Skinner

Skinner fut de la tournée de 1949 en Afrique du sud. De cette expérience, il avait appris que les Boks essayaient toujours de prendre le dessus physiquement sur leurs adversaires. Mais si ceux-ci répondaient et ne reculaient pas, alors ils se mettaient à jouer au rugby. Dès qu’il rejoignit la sélection, Skinner alla immédiatement demander au capitaine Bob Duff et au deuxième ligne Tiny White ce qui s’était passé lors des deux premiers tests. « Ils nous ont intimidés » lui répondirent-ils. « On va régler ça » affirma alors Skinner. Il fit porter l’accent sur la touche, magnifique foire d’empoigne où les Boks s’étaient montrés souverains.

« Il a commencé à essayer de tricher en effaçant son épaule. Alors, je l’ai frappé. »

Le 18 août, All Blacks et Springboks se retrouvaient à Christchurch. Sur la première intimidation en touche par le pilier sud-africain Chris Koch, Skinner s’empressa de rectifier le tir : « c’est la dernière fois que tu fais cela ». Sur la deuxième remise en jeu, Koch récidiva et Skinner fit son office. Les débats étaient équilibrés mais Ian Clarke, l’autre pilier des Blacks, avait du mal en mêlée face à Jaap Bekker. A la mi-temps, il suggéra à Skinner qu’ils intervertissent leurs postes. Skinner prit immédiatement le dessus sur son adversaire et la mêlée des Blacks enclencha la marche avant. « Il a commencé à essayer de tricher en effaçant son épaule, se rappelle Kevin Skinner. Alors, je l’ai frappé. »

Don Clarke sortit un gros match pour sa première sélection, inscrivant une pénalité et deux transformations. Les Blacks l’emportaient 17 à 10 et étaient au moins assurés, pour la première fois de leur histoire de ne pas perdre la série avant le dernier test de la série.

Finir le travail
Mais une victoire des Springboks dans la dernière manche aurait remis les deux équipes à égalité. Les Blacks devaient donc l’emporter et tout se jouerait à Auckland (1). A l’Eden Park, on joua à guichets fermés. 61 240 personnes prirent place dans les tribunes,  établissant un record d’affluence pour un match de rugby en Nouvelle-Zélande.

Le début de match fut plutôt à l’avantage des Boks mais Viviers, leur arrière et capitaine, rata une pénalité relativement facile. Quelques minutes plus tard, Clarke, lui, ne ratait pas sa cible de 48 mètres. Il donnait l’avantage aux Blacks, un avantage qu’ils conservaient à la mi-temps. Le match bascula cinq minutes après la reprise du jeu. Le talonneur néo-zélandais Ron Hemi se jeta sur Strydom, faisant gicler le ballon des mains du demi sud-africain. Peter Jones le ramassa à hauteur des 35 mètres et entama une course qui l’emmena jusque dans l’en-but des Boks. Les All Blacks avaient pris un avantage décisif (8 à 0).

« Les All Blacks de 1956 ont acquis une place enviable dans les annales de l’histoire de la Nouvelle-Zélande »

Les Springboks jetèrent néanmoins toutes les forces qui leur restait dans la bataille et la fin du match fut tendue, pour ne pas dire dure, à l’image de cette série de tests. Tiny White sortit ainsi sur une civière après avoir été frappé violemment au sol par un pied sud-africain. Sur le coup, personne ne fut capable de dire à qui appartenait ce pied. Ce n’est qu’en 1999, peu de temps avant de mourir, que Bekker reconnut, penaud, qu’il était l’auteur de ce vilain geste. Pour les deux hommes ce devait être leur dernier match international.

Au terme des 80 minutes de jeu, les All Blacks l’emportaient 11 à 5 et s’adjugeaient pour la première fois une série de tests face aux Springboks. Pourtant, il n’y eut pas d’explosion de joie côté néo-zélandais. S’ils étaient usés, ils savaient qu’ils avaient accompli leur mission et que les Néo-Zélandais leur seraient reconnaissants. Ron Palenski, historien du rugby néo-zélandais, le confirma : « grâce à leur succès sans précédent, les All Blacks de 1956 ont acquis une place enviable dans les annales de l’histoire de la Nouvelle-Zélande car ce sont eux qui, les premiers, ont battu les Springboks. »

(1) entre les deux derniers tests eut lieu le fameux match entre les Maoris néo-zélandais et les Springboks.

SOURCES

  • Another history : All Blacks beat Springboks in 1956 test – Tiger : bnet.com, 26 lars 2010
  • “How Springboks visits have changes 50 years on” : new zealand herald, 21 juillet 2006
  • “1956 – a mission accomplished” : new zealand herald, 1er septembre 2006
  • “1956 : when we beat the Boks” (reprend un article de l’almanach du rugby néo-zélandais de 1957) : allblacks.com, 5 juillet 2006
  • The 1956 Springbok Tour : New Zealand Rugby Museum, mai 2006
  • “Wellington fifty years ago” : planet rugby, 21 juillet 2006
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