Springboks 1997-1999 : l’ennemi intime

Avec un record de 17 victoires de suite, tout semblait enfin aller pour le mieux chez les Boks. On les voyait même conserver leur titre mondial. Et puis, le naturel est revenu entraînant les habituelles querelles et disputes.

Lorsqu’il repose son maillot dans le vestiaire de Dunedin en juillet 1999, Gary Teichmann n’imagine pas que c’est la dernière fois qu’il fait ce geste. Il est vrai que les Springboks viennent d’être battus par les Blacks et qu’ils restent sur quatre défaites d’affilée. Mais il reste le capitaine de cette sélection qui, quelques mois plus tôt, dominait tous ses adversaires, enchaînant les victoires. Pourtant dans la tête de Nick Mallett, le sélectionneur sud-africain, la décision est prise : ce n’est pas avec Gary Teichmann que les Boks iront défendre leur titre de champion du monde en Europe à l’automne.

Jeunesse
Lorsqu’il prend en main la sélection sud-africaine à l’été 1997, Nick Mallett a tout juste 41 ans. C’est pratiquement un novice, assez peu connu en Afrique du Sud. On sait qu’il est né en Angleterre et qu’il est devenu Sud-Africain lorsque ses parents émigrèrent lorsqu’il avait huit ans. Il a obtenu un diplôme d’histoire et d’anglais à Cape Town et un troisième cycle en études sociales à Oxford. Il fut un numéro huit puissant que fut sélectionné à deux reprises avec les Boks dans les années 1980. On sait aussi qu’il a beaucoup bourlingué en Angleterre et en France avant de revenir en Afrique du Sud.

Il hérite d’un sacré challenge à sa prise de position : défendre le titre de champion du monde acquis en 1995 et remettre à flot une sélection qui sort d’une série perdue face aux Lions britanniques au début de la saison. S’il conserve quelques-uns des glorieux anciens, il va s’appuyer sur la jeune garde sud-africaine, celle des Montgomery, Rossouw ou Honiball. Les débuts vont être hésitants. Lors des Tri-Nations, les Springboks enregistrent trois défaites, dont un sévère 35 à 55 à Auckland avant de se reprendre pour la dernière journée en atomisant les Wallabies 61 à 22 !

Victoires
C’est le début d’une incroyable série. A l’automne, les Boks de Nick Mallett impressionnent l’Europe en venant à bout des Italiens, des Ecossais (68 à 10 !), des Anglais (29 à 11) et bien sûr des Français qui subissent un humiliant 10 à 52 pour la fermeture du Parc. « Le rugby d’aujourdhui, c’est celui que l’on vient de voir » concède impuissant Jean-Claude Skréla, le sélectionneur français. « Nous ne pouvons plus faire appel aux qualités de courage et de solidarité, confirme Philippe Saint-André, son capitaine. Les joueurs de l’hémisphère sud sont aujourd’hui plus rapides et plus résistants. Quand nous arrivons à enchaîner deux phases de jeu, ils en alignent cinq ou six d’affilée. »

« Nous ne pouvons plus faire appel aux qualités de courage et de solidarité. Les joueurs de l’hémisphère sud sont aujourd’hui plus rapides et plus résistants. »

Si elle n’invente rien, cette équipe des Springboks pratique alors un rugby conquérant et très organisé. En enchaînant cinq victoires pour finir l’année 1997, elle acquiert enfin de la confiance. Mais elle est encore loin de son objectif selon Mallett qui sait que ses principaux ne sont pas en Europe mais au Sud : « Marquer 52 points au Parc des Princes, en mettre 29 à Twickenham et y établir un nouveau record et 68 en Ecosse, c’est simplement fantastique. Mais nous avons encore à affronter d’autres équipes, la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Nous ne pouvons pas vraiment nous reposer avant de les affronter l’année prochaine. »

Après s’être mis en bouche avec quatre nouveaux succès contre l’Irlande (par deux fois), le pays de Galles (93 à 13 !) et l’Angleterre, les Boks vont prouver dans le Tri-Nations qu’ils sont revenus au plus haut niveau et qu’ils sont un des grands favoris pour se succéder à eux-mêmes dans un peu plus d’un an. Ils réussissent en effet un grand chelem, battant les Wallabies 14 à 13, puis 29 à 15, et les All Blacks 13 à 3 puis 24 à 23. Leur jeu s’appuie alors sur une formidable paire de demis, composée de Joost Van des Westhuizen et Henry Honiball, et d’une troisième ligne des plus efficaces avec Venter, Teichman et Erasmus.

« Techniquement, je pense que nous sommes derrière l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Notre défense a été brillante mais nous devons améliorer nos options offensives. »

Pourtant, Nick Mallett ne semble pas rassuré : « Je considère le Tri-Nations comme la compétition où la concurrence est la plus dure, confie-t-il à The independent à l’automne suivant. Pour rivaliser avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, à domicile comme à l’extérieur, et en six semaines, il faut le faire. Je ne m’attendais pas à ce que nous terminions invaincus. Nous avons gagné deux matchs d’un point et nous avons eu un peu de chance. Notre bilan semble bon mais il nous reste encore beaucoup de travail. Techniquement, je pense que nous sommes derrière l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Notre défense a été brillante mais nous devons améliorer nos options offensives. »

Fin de série
Sans dominer totalement leur sujet, les Springboks viennent tout de même d’enchaîner quatorze victoires. Ils vont en ajouter trois autres à l’automne contre le Pays de Galles, l’Ecosse et l’Irlande. Ils ne réaliseront pourtant pas le Grand Chelem britannique, battus par l’Angleterre (7 à 13) lors du dernier match. Avec 17 victoires de suite, Teichman et ses partenaires ont tout de même égalé le record détenu par les All Blacks des années 1960.

Alors qu’elle n’aurait dû être qu’un accident de parcours, la défaite de Twickenham va être un coup d’arrêt. S’ils battent une faible équipe d’Italie pour redémarrer la saison 1999, les Boks chutent à Cardiff face au Pays de Galles pour l’inauguration du Millenium Stadium (19 à 29) et vont enchaîner trois défaites de rang dans le Tri-Nations. En moins d’un an, la machine s’est détraquée. Elle a perdu et continue à perdre ses pièces comme le centre Pieter Muller qui se blesse en Australie et doit renoncer au reste de la saison.

C’est à ce moment que Nick Mallett décide d’exclure Gary Teichman de la sélection, engendrant une polémique comme les Sud-Africains les aiment. Il l’écarte après la défaite en Nouvelle-Zélande en le retirant du groupe et en confiant le capitanat à Van des Westhuizen. Teichmann, qui vient d’aligner 39 matchs sous le maillot sud-africain, un record, ne comprend pas cette décision. « Evidemment, ça fait mal. Le pire, c’est que je me sens en forme. »

« Si on regarde la situation actuelle, je crois que Gary n’est pas assuré d’avoir sa place »

Ce n’est pas l’avis de Nick Mallett. « J’ai parlé avec Gary et lui ai expliqué la situation. Il est évidemment déçu mais les sélectionneurs et moi-même estimons que c’est le chemin à suivre si nous voulons avoir une chance de gagner la coupe du monde ». Il poursuit : « Pour être capitaine, tout d’abord, votre place dans le quinze de départ doit être incontestable. Or si on regarde la situation actuelle, je crois que Gary n’est pas assuré d’avoir sa place. »

Malgré ces explications, Mallett ne parvient pas à convaincre. On dit que l’éviction de Teichman (qui a déjà raté le wagon pour la coupe du monde 1995) a pour but de laisser le champ libre au jeune espoir sud-africain, Bobby Skinstad, révélation de la saison 1998. Il se murmure surtout que la sélection est divisée, que la côte de sympathie de Nick Mallett auprès de certains joueurs, à commencer par les joueurs cadres proches de Teichman, est en chute libre.

Mobilisation
Avec l’énergie du condamné, les Springboks arrachent un court succès (10 à 9) face aux Wallabies pour clôturer leur Tri-Nations. Cela suffit presque à réveiller l’espoir d’un nouveau titre mondial en Afrique du Sud où, plusieurs semaines avant l’événement, la radio nationale diffuse en boucle les dernières secondes de la finale de 1995, histoire de raviver la fibre patriotique.

« Les Springboks, c’est une famille, un orgueil. Il fallait qu’on se retrouve, qu’on travaille pour bien aborder la compétition »

Mallett, quia effectivement rappeler Skinstad tout juste remis d’un accident de voiture dans sa sélection, n’est pas rassuré. Pour sauver la patrie, il obtient de sa fédération que les joueurs soient libérer deux semaines de plus, y compris pendant la Currie Cup, pour préparer ce mondial. En les regroupant un mois complet, il espère remobiliser son groupe sur les fondamentaux du rugby sud-africain. « Les Springboks, c’est une famille, un orgueil. Il fallait qu’on se retrouve, qu’on travaille pour bien aborder la compétition » justifie alors sans conviction le pilier Ollie Le Roux.

Les Sud-Africains passent sans encombre le premier tour, passant un 46-29 aux Ecossais à Edimbourg. Mallett veut croire que la machine est relancée : « Les Springboks peuvent battre n’importe qui. Ils l’ont prouvé face à l’Australie dans le Tri-Nations et de nouveau contre l’Ecosse. »

Le quart de finale contre l’Angleterre à Paris va finir de le convaincre. En inscrivant cinq essais, Janie de Beer, remplaçant d’Honiball blessé, met les Anglais hors de portée et envoie les Boks en demi-finale. Leur jeu n’a pas été flamboyant mais Mallett assume ses choix tactiques : « Nous savions qu’il serait difficile de marquer des essais aux Anglais alors que les drops représentaient une opportunité que nous avions travaillée à l’entraînement. On espérait leur en passer deux, mais de là à en imaginer cinq. »

En demi-finale, l’Afrique du Sud retrouve l’Australie pour ce qui est présenté comme l’affrontement des deux meilleures défenses du moment. Au terme d’un match qui fut plus celui des techniciens que celui des esthètes comme l’écrivit le journaliste du Monde, et malgré des arrêts de jeu qui leur permirent d’arracher la prolongation, les partenaires de Van der Westhuizen chutent face aux futurs champions du monde. C’est leur première défaite en Coupe du monde. Malgré la victoire face aux Blacks dans la petite finale, les jours de Nick Mallett à la tête de la sélection sont comptés. Il sera évincé au début de la saison suivante. On lui reprochera alors d’avoir évincé Teichman pour mener cette campagne mondiale.

SOURCES :
Springboks play Montgomery as their wild card : the independent, 27 juin 1997
Le XV de France redécouvre le jeu de mouvement, en le subissant : l’humanité, 17 novembre 1997
Older generation exposed by rampant Springboks : the independent, 24 novembre 1997
Springboks out of this world : the independent, 07 décembre 1997
Springboks fear boycott over Luyt : the independent, 27 mai 1998
Springboks have history on their minds : the independent, 08 novembre 1998
Teichmann axed by Springboks : bbc, 26 juillet 1999
Teichmann cops the blame : new zealand herald, 27 juillet 1999
Le come-back des Springboks : l’humanité, 05 octobre 1999
Le demi De Beer étourdit l’Angleterre : libération, 23 octobre 1999
Le quart à voir : libération, 23 octobre 1999
Les Australiens gagnent à grand-peine un combat asphyxiant : le monde, 01 novembre 1999

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