1986 : le Matra Masters de Toulouse

COULISSES – Au temps de l’amateurisme et de tonton Albert, on jouait au rugby au pays, sauf le temps du tournoi et de quelques tournées où l’on pouvait se frotter à l’Anglais. Jusqu’au jour où le Stade Toulousain décida d’organiser une compétition réunissant des équipes de plusieurs pays…

« Nous partions toujours d’une idée et nous n’avions pas le moindre argent d’avance pour la réaliser » se souvient Jean Fabre, le président du Stade Toulousain. C’est donc avec une simple idée et sans le moindre argent qu’est née au milieu des années 1980 la première compétition inter-club de rugby, une compétition qui, pour beaucoup, préfigurait la future coupe d’Europe.

Ambitions
Après plusieurs décennies de disette, le Stade Toulousain a retrouvé son lustre dans les années 1980. Sportivement, les Toulousains ont renoué avec le titre de champion de France en 1980 et allaient rééditer leur exploit en 1985 et 1986.

« Nous avons donc sorti 3 millions de notre poche. Forcément, cela développe une trésorerie conséquente »

C’est aussi un club en avance sur son temps au niveau des infrastructures. En 1978, exproprié de son stade historique des Ponts Jumeaux, le Stade Toulousain s’installe aux Sept-Deniers et y entame de grands travaux. Les constructions et améliorations successives des installations vont néanmoins plomber les finances du club. On estime entre 0,8 et 1,1 million de francs le coût de ces travaux.

« Entre 1981 et 1990, nous avons investi pour presque 10 millions de francs dans nos installations, explique Jean Fabre (…) Nous avions sur cette période 7 millions de subventions. Nous avons donc sorti 3 millions de notre poche. Forcément, cela développe une trésorerie conséquente. »

« Une ère nouvelle »
Soucieux de faire entrer son club dans « une ère nouvelle » comme il l’expliqua lors de son élection en septembre 1981, Jean Fabre cherche de nouvelles idées pour satisfaire son ambition. En 1984, il constate que le Bouclier d’automne, né une dizaine d’années plus tôt, tombe en désuétude ce qui libère des dates pour créer une nouvelle compétition en fin d’année.

« Nous avions besoin que le rugby rayonne dans la ville et autour d’elle. Nous étions en concurrence avec le football. Il fallait faire du spectaculaire, créer l’événement »

Jean Fabre : « Nous avions besoin que le rugby rayonne dans la ville et autour d’elle. Nous étions en concurrence avec le football. Il fallait faire du spectaculaire, créer l’événement. L’idée de renouveler le challenge en l’internationalisant me paraissait en adéquation avec une approche moderne du jeu et de son environnement. »

Il y a déjà des expériences de ce type dans les décennies précédentes mais elles furent toutes sans lendemain. En 1962 et 1963, deux super-finales franco-roumaines furent organisées sous l’égide de la FIRA. En 1978, l’AS Béziers invitait les clubs de Padoue, West Glamorgan et Coventry pour une épreuve qui provoqua l’opposition de la FFR.

En octobre 1985, lors de la réunion mensuelle du comité, après mûre réflexion, Fabre lance son projet : la création d’une coupe d’Europe des clubs réunissant quatre équipes britanniques et deux clubs issus de la FIRA. Il sait qu’il ne peut pas compter sur le soutien des fédérations et qu’il doit monter la structure sportive et trouver les financements, seuls.

Dans la foulée de cette réunion, Jean Fabre dîne avec Claude Goumy, responsable de Matra Espace à Toulouse. Le businessman est séduit : Matra devient le premier partenaire du Stade dans cette opération. Deux autres gros sponsors viendront épauler les Toulousains dans les mois suivants, la chaîne de télévision La 5 et la société UTA.

Politique
Il fallait aussi convaincre les institutionnels et ça n’allait pas être simple. D’entrée, Albert Ferrasse, alors président de la FFR et de l’International Board, s’était dit opposé au projet : « Je suis contre le professionnalisme et ce genre de projet. A partir du moment où les clubs font de l’argent, ils n’utilisent pas comme nous l’aimerions. »

« De cette façon, il était difficile pour Ferrasse de revenir en arrière sans passer pour un menteur »

Fabre parvient toutefois à convaincre Marcel Batigne, président du comité Midi-Pyrénées et par ailleurs ami intime de Ferrasse. Il organise un rendez-vous entre lui, Fabre et Ferrasse au cours duquel il semble parvenir à faire fléchir le président de la fédération. Il demande juste une contre-partie financière pour la fédération. Fort de cet accord, Fabre commence à communiquer dans la presse. Il croit que « de cette façon, il [serait] difficile pour Ferrasse de revenir en arrière sans passer pour un menteur. »

Le 21 février 1986, Fabre se rend seul à Agen pour officialiser la création de son Masters. Il obtient l’accord de Ferrasse. Le 24, il adresse un courrier à la fédération. Le 28, le conseil fédéral donne un accord de principe, accord confirmé par une lettre datée du 14 mars. La partie est pourtant loin d’être gagnée.

Chausse-trappes
Il y a d’abord cet appel d’offres lancé pour trouver des annonceurs et pour lequel Jean Fabre écarte la proposition de Jean-Claude Darmon, un homme bien introduit à la fédération. Curieusement, les sponsors préalablement démarchés se rétractent sans pilotés en sous-main par les équipes de Darmon. Par chance, Matra confirme son engagement et rachète les espaces libérés.

« Albert Ferrasse m’avait laissé entendre que, si je sentais les Britanniques réticents, il fallait immédiatement souligner que nous non plus nous n’étions pas chauds pour voir ce projet aboutir »

Du côté des clubs invités, Fabre comptait sur Pierre Villepreux et Marcel Martin pour convaincre les Britanniques. Il n’y parvient pourtant pas. « Albert Ferrasse m’avait laissé entendre que, si je sentais les Britanniques réticents, il fallait immédiatement souligner que nous non plus nous n’étions pas chauds pour voir ce projet aboutir » se justifia le futur président du Biarritz Olympique.

Les dirigeants se tournent alors vers l’hémisphère sud et invitent les clubs de Ponsonby (Nouvelle-Zélande) et West of Brisbane (Australie). Ils croient avoir bouclés leur dossier mais en août 1986, au moment où ils officialisent l’organisation du Masters, ils reçoivent un fax les informant que Néo-Zélandais et Australiens se retirent. Pour respecter les engagements pris auprès des partenaires, il leur faut agir dans l’urgence.

« Ils m’ont confirmé avoir reçu un avis de leurs fédérations respectives comme quoi il n’était pas conseillé de s’y rendre »

John Hall est missionné pour se rendre à Sydney pour amener les sudistes à revenir sur leur décision. « Là-bas, j’ai rencontré Alec Evans, l’entraîneur de West, puis Andy Haden, capitaine de Ponsonby, qui m’ont confirmé avoir reçu un avis de leurs fédérations respectives comme quoi le tournoi de Toulouse n’était pas officiel, qu’il y avait des problèmes de règlement financiers, bref, qu’il n’était pas conseillé de s’y rendre, d’où l’envoi du fax d’annulation. » Hall réussit dans sa mission mais cela aura un coût imprévu sur les finances du tournoi.

Bilan
Le tournoi réunit huit équipes, deux françaises (Toulouse et Agen), une argentine (Banco Nacion), une néo-zélandaise (Ponsonby), une roumaine (Constanza), une australienne (West of Brisbane), une italienne (L’Aquila) et les Barbarians fidjiens. Débuté dans l’indifférence et le froid de décembre, le Masters s’achève peu avant Noël avec la victoire de Toulouse sur Constanza dans un Stadium moyennement rempli (12 000 spectateurs).

Jean Fabre est néanmoins satisfait par l’expérience et envisage de la renouveler pour le centenaire du club en 1989 en réunissant les clubs des capitales britanniques. Il aura finalement lieu en novembre-décembre 1990 avec les équipes de Bath, Wellington et du Queensland et les sélections nationales soviétiques, roumaines, fidjiennes et samoanes.

« Le Masters ne s’est pas arrêté fin décembre 1986, confirme Jean Fabre. Sa réussite sportive nous a suivi jusqu’en 1990 »

Au premier abord, le Masters semble être un succès puisque les recettes de sponsoring du Stade Toulousain vont être multipliées par deux. « Le Masters ne s’est pas arrêté fin décembre 1986, confirme Jean Fabre. Sa réussite sportive nous a suivi jusqu’en 1990. »

C’est en réalité un gouffre financier qui vient plomber un peu plus les comptes du Stade Toulousain. A cause des déplacements supplémentaires, dont celui de John Hall à Sydney, et de dépenses imprévues liées aux retransmissions télévisées, et en comptabilisant les agios, on évalue en 1992 la facture supplémentaire à 1,5 million de francs.

Si l’image avant-gardiste du Stade Toulousain ressortait renforcée cette aventure, le Masters fut à l’origine de sérieux ennuis pour son trésorier. En 1993, la presse révélait que, connaissant les difficultés financières du club, il avait détourné de l’argent public pour maintenir à flot les comptes.

SOURCE :
Richard Escot, « En Europe, le Masters fait école » : in « Rugby pro : histoires secrètes », Solar, 1996

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