XV de France 1992-1995 : le projet Berbizier

Au milieu d’un bordel pas possible au sein de la fédération, Pierre Berbizier tenta de bâtir une équipe de France capable de décrocher la coupe du monde. Sportivement, il fut certainement le plus près d’y parvenir. Restait à gagner la bataille extra-sportive…

« L’idée, je l’ai su après, c’était que je reprenne l’équipe de France un an pour laisser à chacun le temps de s’organiser (…) Il y avait eu un vague consensus sur mon nom. J’allais assurer l’intérim pendant un an et après ils placeraient un de leurs hommes. L’homme des Barbarians, ce devait être Skréla. Sa désignation, un an après, l’élection de Lapasset, serait l’occasion de lui mettre la pression et de prendre le pouvoir pour de bon. »

Forces contraires
On a beau dire que Pierre Berbizier est un peu paranoïaque, force est de constater la justesse de  son analyse au sujet de sa nomination comme sélectionneur du XV de France. Elle est officialisée le 21 décembre 1991, quelques mois à peine après qu’il en fut exclu en tant que joueur. Elle intervient surtout dans un contexte politique assez nauséabond. Ferrasse a laissé la présidence en faisant croire au clan des Barbarians que leur heure était venue avant de favoriser l’élection de son poulain, Bernard Lapasset. Pour beaucoup, sa nomination n’est pas un vrai choix ; c’est juste le résultat de l’affrontement des forces contraires de la fédération et des Barbarians.

Ses débuts à la tête de l’équipe de France vont être assez douloureux avec notamment un France-Angleterre de triste mémoire. Quelques mois après avoir été éliminés dans ce même stade en quart de finale de la Coupe du monde, les Français sont largement vaincus 13 à 31 au Parc. Deux d’entre eux, Lascubé et Moscato, sont surtout expulsés pour violence. Quinze jours auparavant, Pierre Berbizier donnait pourtant une conférence pour expliquer aux Britanniques que l’équipe de France avait changé, qu’elle était désormais un modèle de discipline.

« La défaite de Nantes donne à tout le monde de sortir du bois, de se découvrir. C’est là que Lapasset a compris qu’il avait mieux me garder pour se protéger »

Il allait alors mettre l’accent sur la discipline, n’hésitant pas à écarter temporairement des joueurs comme Abdel Benazzi ou Olivier Roumat parce qu’ils ne respectaient pas ses consignes. Ça ne sera pas suffisant. Le tournoi est perdu et la tournée de l’automne 1992 ne donne pas satisfaction. Battus par les Springboks à Lyon, les Français prennent leur revanche à Paris mais chutent peu après à Nantes face aux Pumas.

On ne donne alors que peu de chances à Berbizier de conserver sa place. « La défaite de Nantes donne à tout le monde de sortir du bois, de se découvrir, se rappelle le sélectionneur national (…) C’est là que Lapasset a compris qu’il avait mieux me garder pour se protéger. » Il ajoute : « J’ai été maintenu par Lapasset. Parce qu’il a compris que c’était lui qui était visé, que c’était lui, en fait, qu’on en voulait. »

Fondamentaux
Sauvé par la politique, Pierre Berbizier se remet en question et perçoit qu’il fait fausse route. « Au terme d’un an d’expérience, expliquait-il,  cet événement de Nantes avait été pour moi l’occasion de faire le point. Je m’étais aperçu que sur cette première année, j’avais fonctionné davantage comme un joueur que comme un entraîneur (…) Je vais donc me poser et travailler à mettre en place un projet : le projet coupe du monde 1995 qui nous a propulsé dans l’avenir. D’une gestion du présent immédiat, je vais passer à une gestion de l’avenir. »

« Ce qui fait gagner, au plus haut niveau, c’est la simplicité. La simplicité, c’est le respect des bases, le respect des fondamentaux »

Berbizier donne donc rendez-vous à ses joueurs au 24 juin 1995, date de la finale de la Coupe du monde et leur explique son projet. « La ligne directrice, c’est faire simple. Ce qui fait gagner, au plus haut niveau, c’est la simplicité. La simplicité, c’est le respect des bases, le respect des fondamentaux (…) Chaque fois qu’on a battu des équipes anglo-saxonnes, notamment dans les séries de tests, c’est parce qu’on  était capables, 80 minutes durant, d’être à la hauteur de ces fondamentaux et ensemble d’appliquer notre différence, c’est-à-dire le fameux « french flair ». »

Son projet de jeu posé, les résultats vont s’améliorer. Il y a d’abord cette victoire dans le Tournoi 1993, le premier au terme duquel on remis un trophée pour la première fois. Il y eut ensuite cette tournée victorieuse en Afrique du Sud (un nul et victoire) qui le conforté dans ses convictions. « Ce résultat renforce un peu plus notre confiance et constitue la preuve que, quand on avait du temps pour travailler, on montait en puissance et on était capables de battre les meilleurs. »

« Incontestablement, il y a trop d’écart entre son discours et ce que peuvent réaliser certains joueurs »

Du temps pour se préparer, voilà ce que Berbizier ne va désormais cesser de réclamer à la fédération. Ce fut aussi la première raison qu’il avança après une défaite face aux Wallabies à l’automne 1993 et un Tournoi 1994 raté. A ce moment-là, son fameux projet de jeu restait incompris des observateurs. Au soir d’une nouvelle défaite au Parc face aux Anglais, Daniel Herrero expliquait qu « il [Berbizier] ne demande pas aux joueurs de compliquer le jeu. Mais, incontestablement, il y a trop d’écart entre son discours et ce que peuvent réaliser certains joueurs. »

Epine dorsale
Au printemps 1994, Berbizier n’est pas loin d’avoir trouvé son équipe type. Pour la constituer, il s’est appuyé sur le groupe existant pour le façonner sur la durée. Il veut surtout s’appuyer sur une colonne vertébrale 2-8-9-10-15 qui doit devenir son axe de décision. « C’est l’axe sur lequel on doit s’appuyer pour 1. voir le jeu, 2. le comprendre, 3. Décider, argumentait-il. Cet axe de décision doit être capable à n’importe quel moment du match de se rapprocher du fil conducteur que tu as choisi. »

« Cet axe de décision doit être capable à n’importe quel moment du match de se rapprocher du fil conducteur que tu as choisi »

Au talonnage, c’est Jean-Michel Gonzalez qui s’est imposé dans l’esprit du sélectionneur : « après une expérience Tordo talonneur et capitaine, il m’est apparu que le vrai patron, c’est Gonzalez. » A l’arrière, là non plus, la recherche n’a pas été longue : « Sadourny s’est imposé, lui, dès le départ. »

En troisième ligne, Berbizier tâtonnera un peu plus. « Pour moi, un troisième ligne centre devait être plus joueur de ballon que sauteur en touche, expliquait-il. Donc pas nécessairement grand en taille. Après plusieurs essais, notamment avec Cecillon, il m’est apparu que c’était Benetton qui avait ce profil ». Une fois l’agenais installé au couloir, il bâtit sa troisième ligne en complémentarité : Benazzi en puissance de pénétration et Cabannes, en électron libre.

Restait à trouver une charnière et ce ne fut pas la chose la plus aisée. Il faut attendre la tournée de l’été 1994 au Canada et en Nouvelle-Zélande pour voir s’imposer le duo Accocceberry-Deylaud parce qu’ils apportaient plus de liant dans le jeu que Galthié et Deylaud sur lesquels il avait pourtant fondé de gros espoirs à sa prise de position. Cette tournée vit aussi l’émergence de deux jeunes talents, Christian Califano et Emile Ntamack, qui venaient rejoindre les Benezech, Roumat, Lacroix, Sella ou Saint-André.

« Ces deux victoires permettaient de faire comprendre aux joueurs qu’ils étaient capables de battre n’importe qui, sur n’importe quel terrain et en continuité »

Elle fut surtout couronnée par une formidable double victoire sur les All Blacks. « Ces deux victoires permettaient, par rapport au projet initial, de faire comprendre aux joueurs qu’ils étaient capables de battre n’importe qui, sur n’importe quel terrain et en continuité. »

Complot ?
Le Tournoi 1995 ne rassurait pas les observateurs mais n’inquiétait pas Berbizier qui rappelait une nouvelle fois que le temps de préparation lui avait manqué pour ce Tournoi. Il allait en avoir davantage pour préparer la Coupe du monde avec d’abord un stage  « raid-aventure » du côté de Saint-Lary, une préparation qui détonnait dans le milieu et qui fut donc critiquée. « Tout a été fait pour que cette équipe ne gagne pas, se désolait Berbizier (…) Trois ans après Nantes,, cet environnement souterrain et hostile était toujours très présent, très actif jusque dans notre préparation en Afrique du Sud puisqu’on a essayé d’organiser une mutinerie chez les joueurs. Des journalistes remontaient les joueurs de l’équipe de France par rapport à la préparation qui était certainement très dure, au début. »

« Tout a été fait pour que cette équipe ne gagne pas. Trois ans après Nantes,, cet environnement souterrain et hostile était toujours très présent, très actif jusque dans notre préparation en Afrique du Sud »

Sans briller, l’équipe de France se hisse en demi-finale. Berbizier avec quelques autres est pourtant certain que, de toutes celles qui ont disputé la Coupe du monde jusqu’à présent, c’est la sienne qui a le plus le potentiel pour l’emporter. Seule ombre au tableau : lors du premier tour, il a perdu sur blessure deux de ses pièces maîtresses, Benetton et Accocceberry.

La veille de la demi-finale contre l’Afrique du Sud, le menu des Français est changé. Douze joueurs seront malades pendant la nuit. Berbizier ne l’oubliera pas. Pas plus qu’il n’oubliera l’arbitrage qui, selon lui, maintint les Boks en vie. Cette défaite, injuste, contre les Boks, il la ruminera longtemps (jusqu’à la sortie du film Invictus) : « c’est l’arrêt de notre projet. C’est dur parce qu’on n’est pas battu sur le terrain du jeu,  on est battu dans les coulisses. »

« C’est dur parce qu’on n’est pas battu sur le terrain du jeu,  on est battu dans les coulisses »

La victoire contre l’Angleterre ne changea pas sa perception des choses. Plus déçu par le manque de préparation de son équipe (Lapasset lui avait refusé la préparation longue durée qu’il réclamait) que par les dix centimètres manquant à Benazzi, il décidait de passer la main. Officiellement, il était démis de ses fonctions. « La vérité, assura-t-il, et j’en avais fait part au président, c’est que je n’avais plus envie de continuer dans ces conditions. C’est ma vérité. Après, elle a été orchestrée et vendue différemment. »

SOURCES :
Pierre Berbizier, « Les vérités du terrain » : Privat, 2007
« XV de France : la grande aventure » : L’équipe, 2006

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