Coupe du monde 1995 : la rétro

Des enjeux économiques croissants, une grosse campagne de communication, l’implication des politiques dans le sportif… en 1995, la coupe du monde en a fini avec l’amateurisme. Quelques mois après le sacre des Boks, le rugby officialisera son professionnalisme.

Le choix de l’Afrique du Sud
Il n’a pas fallu longtemps au Board pour se décider à attribuer l’organisation de la coupe du monde 1995 à l’Afrique du Sud en avril 1992. Le pays est en train de sortir de l’Apartheid et c’est une bonne occasion de ramener sur le devant de la scène une place forte du rugby mondiale.

Mais l’Afrique du Sud est loin d’apporter toutes les garanties politiques et économiques à la bonne réussite d’un tel événement et un an plus tard, on sent poindre de l’incertitude. Lorsqu’elle fait signer un partenaire, la RWC doit l’assurer avant de toucher de l’argent et les primes sont si élevées qu’aucun contrat ne peut être signé.

L’Irlandais Ewart Bell, président de la RWC, et Marcel Martin sont alors dépêchés en Afrique du Sud pour prendre contact avec Frederick de Klerk, le président chargé d’accompagner la sortie du pays de l’Apartheid. De Klerl leur garantit les trois millions de dollars nécessaires à l’organisation de la coupe du monde via la fédération sud-africaine. La situation est débloquée.

Ambiance
Cette coupe du monde se déroule du 25 mai au 24 juin 1995 et pour la première fois, elle a lieu dans un seul et même pays. 9 stades sont utilisés, la majorité d’entre eux ayant été rénovés pour l’occasion. Il était prévu à l’origine que des matchs se jouent à Brakpan, Germiston, Pietermaritzburg et Witbank, mais les organisateurs invoquèrent les facilités de déplacement de la presse et des spectateurs ainsi que des raisons de sûreté pour expliquer leur renoncement, en janvier 1994.

Les seize équipes participantes rassemblent les huit quarts de finalistes de 1995 et sept pays passés par des qualifications, plus l’Afrique du Sud qualifié d’office en tant que pays organisateur. C’est sa première participation tout comme la Côte d’Ivoire. Les quatorze autres nations participantes sont des habitués.

« Il y avait eu une campagne de publicité autour de cette coupe du monde comme le rugby n’en avait jamais connu auparavant. »

Cette coupe du monde fut un succès comme en témoigne Philippe Saint-André le capitaine du XV de France : « C’était une telle avancée pour les Sud-Africains ! Quand j’y repense quand nous sommes arrivés en Afrique du Sud, François Pienaar et Chester Williams, l’ailier noir des Springboks, étaient en photo partout dans les villes sur des panneaux 4 par 3. Du jamais vu ! Il y avait eu une campagne de publicité autour de cette coupe du monde comme le rugby n’en avait jamais connu auparavant. »

Préliminaires
La compétition est lancée par Nelson Mandela qui déclare lors du match d’ouverture Afrique du Sud-Australie : « L’Afrique du Sud vous ouvre les bras et son cœur et vous donne l’accolade… ». Comme souvent lors des coupes du monde, le 1er tour ne fut qu’une mise en jambe pour les principaux favoris que l’on retrouverait tous en quart de finale. Il fut néanmoins marqué par l’incident tragique de Max Brito. Pris dans un regroupement dès la 2ème minute de Tonga-Côte d’Ivoire, il était victime d’une rupture de la moelle épinière et restera tétraplégique à vie.

Sur le plan sportif, la première sensation vint en quart de finale avec l’élimination des champions du monde australiens par l’Angleterre grâce à un drop de Rob Andrew dans les dernières minutes. Les hommes de Carling prenaient ainsi leur revanche de la finale de la coupe du monde 1991.

Demi-finales
Les demi-finales de cette coupe du monde atteignent des sommets de jeu ou de dramaturgie. La première oppose Sud-Africains et Anglais à Durban. Le match est retardé deux heures à cause de la pluie. « Deux fois, le coup d’envoi a été repoussé, se rappelle Philippe Sella. Très long, trop long. On a fini par boire du thé. Pour ne pas dépenser trop d’énergie. »

« Il fallait que d’une façon ou d’une autre, l’Afrique du Sud soit en finale »

Le match finit par avoir lieu sur une pelouse détrempée. Vaincus 15 à 19, les hommes de Berbizier repartaient de Durban avec beaucoup d’amertume, l’arbitrage de Derek Bevan ayant été très controversé. Peu après la coupe du monde, des rumeurs circulèrent sur de somptueux cadeaux dont aurait profité l’arbitre de la part de la fédération sud-africaine. « Ce match dépassait le rugby, témoigne Saint-André, il s’agissait d’autre chose, il fallait que d’une façon ou d’une autre, l’Afrique du Sud soit en finale. »

« Grâce à Lomu, ce tournoi est devenu quelque chose de plus spectaculaire, de plus grand public »

Le lendemain, pas de pluie pour le match entre les Blacks et l’Angleterre mais la révélation de l’ouragan Lomu. L’ailier inscrivait quatre essais, contribuant très activement au succès des Néo-Zélandais (45 à 29) et marquant les esprits par ses charges dévastatrices dans la défense anglaise. « Jonah Lomu est devenu lors de cette coupe du monde, la première grande star de notre sport, explique Saint-André. Pendant la compétition, il a inscrit des essais exceptionnels. Il a contribué à la popularité de l’événement. Grâce à lui, ce tournoi est devenu quelque chose de plus spectaculaire, de plus grand public. »

Entente cordiale
La coupe du monde n’allait cependant pas s’arrêter là pour la France, bien décider à disputer le match pour la 3ème place face au vieil ennemi anglais. Pour la première fois depuis 1988, les partenaires de Saint-André prenaient le dessus sur ceux de Carling (19 à 9).

« Cette victoire contre les Anglais est un souvenir particulier pour moi parce que ce match marque la fin de la guerre avec eux »

L’événement le plus marquant de ce match se produisit lors de la 3ème mi-temps. Après des années de brouilles, d’embrouilles et de chamailleries, Français et Anglais se retrouvaient dans le même bar. Au lieu de ranimer de vieilles rancœurs, l’heure était à la réconciliation. « Cette victoire contre les Anglais, se souvient Saint-André, est un souvenir particulier pour moi parce que ce match marque la fin de la guerre avec eux. Le soir, nous nous sommes  retrouvés tous ensemble dans un bar à Pretoria et nous avons fait une fête incroyable. Les piliers français buvaient des verres avec la première ligne anglaise. On ne parlait pas la même langue mais en baragouinant un peu, on se comprenait à peu près. Ils sont même fait des mêlées dans le bar ! »

Les recettes des Boks
La finale oppose donc Springboks et All Blacks, les deux vieux rivaux de l’hémisphère sud. Toute l’Afrique du Sud est mobilisée derrière son équipe nationale. La compagnie Shell a offert une prime de 7500 francs à chaque joueur sud-africain qui plaquerait le « monstre » Lomu. Juste avant le coup d’envoi, un avion survole l’Ellis Park de Johannesburg avec, inscrit sous ses ailes : « Bonne chance les Boks ! ».

La stratégie défensive des Boks consistant à placer systématiquement deux ou trois joueurs sur Jonah Lomu fonctionne. Le géant n’a pas d’espace et l’attaque des Blacks n’a plus le même tranchant.  Le match se joue donc sur des coups de pied, ceux de Stransky répondant à ceux de Mehrtens. Les deux équipes vont en prolongations et c’est finalement un drop de Stransky qui donne la victoire aux Boks. L’image de Mandela remettant la coupe du monde à Francois Pienaar est depuis entré dans la légende.

« Nous n’étions pas quinze, nous étions 44 millions »

Au soir de la finale, Pienaar déclarait « nous n’étions pas quinze, nous étions 44 millions ». Les Boks devaient aussi leur victoire à une féroce préparation physique, un esprit positif de revanche après des années d’exclusion, une mixité raciale enfin assumée, un collectif sans faille et quelques talents individuels exceptionnels comme celui du demi de mêlée Joost van des Westhuizen.

Pourtant, il fut révélé plus tard que la moitié de l’équipe néo-zélandaise avait été victime d’une intoxication alimentaire deux jours avant la finale. Certains témoignages, dont celui du manager Colin Meads ou du garde du corps sud-africain chargé de la sécurité des All Blacks, Rory Steyn, parlent même d’un empoisonnement. Laurie Mains, l’entraîneur des Blacks, embaucha un détective privé qui désigna comme coupable une mystérieuse serveuse nommée Suzie.

Epilogue
Le milliardaire Rupert Murdoch profite de l’état de grâce provoqué par cette coupe du monde pour signer le plus gros contrat télé de l’histoire du rugby. Deux jours avant la finale, il se payait l’exclusivité du rugby dans l’hémisphère sud (Tri-series et Super 12) pour dix ans et 2,75 milliards de francs. Deux mois plus tard, le rugby devenait officiellement professionnel.

L’équipe type

Du Randt (AfS) ; Fitzpatrick (NZ) ; Califano (France) – I. Jones (NZ) ; Merle (France) – Pienaar (AfS) ; Z. Brooke (NZ) ; Kronfeld (NZ) – van der Westhuizen (AfS) ; Mehrtens (NZ) – Lomu (NZ) ; Lacroix (France) ; Sella (France) ; Small (AfS) – Joubert (AfS)

Les chiffres de la coupe du monde

  • 29 : comme le nombre de joueurs présents à cette coupe du monde et déjà présents en 1987 et 1991 ; ils étaient 125 à avoir joué au moins un match lors de l’une des deux précédentes éditions
  • 45,5 : c’est en millions d’euros le budget d’organisation de cette coupe du monde, soit 300 millions de francs ; le bénéfice s’éleva à 30,5 millions d’euros (200 millions de francs)
  • 112 : le nombre de points marqués par Thierry Lacroix lors de cette coupe du monde dont il finit meilleur réalisateur ; côté marqueurs d’essais, ce sont les Blacks Lomu et Ellis qui terminent en tête avec sept réalisations.
  • 145 : c’est le nombre de points marqués par les All Blacks contre le Japon lors d’un match de tous les records ; record de points marqués sur un match par Simon Culhane (45) ; record d’essais marqués en match pour Marc Ellis (6)
  • 227 : c’est le nombre de points marqués par l’Ecossais Gavin Hastings lors des trois premières coupes du monde, un record ; l’Anglais Rory Underwood devient quant à lui le meilleur marqueur d’essais en coupe du monde avec 11 réalisations
  • 18 300 : c’est toujours en euros ce que chaque joueur français sélectionné pour cette coupe du monde aura touché

1995, c’était aussi…

Top 3 musique
1 – The Great Escape – Blur
2 – MTV Unplugged in New York – Nirvana
3 – (What’s The Story) Morning Glory? – Oasis

Top 3 ciné
1 – Une Journée en enfer de John McTiernan
2 – Usual Suspects de Bryan Singer
3 – Nelly et Monsieur Arnaud de Claude Sautet

Top 3 sport
1 – Le XV d’Angleterre remporte le Tournoi des cinq nations en signant un Grand Chelem
2 – L’Ajax Amsterdam gagne la Ligue des Champions en s’imposant en finale face au Milan AC (1-0)
3 – 5e Tour de France consécutif de Miguel Indurain

En France et dans le monde
L’Europe passe à 15
Attentat d’Oklahoma City
Jacques Chirac devient Président de la République

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Une réflexion sur “Coupe du monde 1995 : la rétro

  1. elbarto94 dit :

    Petite erreur pour la demi-finale sous la pluie qui parlent de sud-africains face aux anglais (juste la première phrase).

    Sinon, très bon article. Il aurait pu y avoir un peu plus de détails sur l’arbitrage controversé ou cette affaire d’empoisonnement, mais peu importe, on sait que ce favoritisme déguisé était nécessaire à l’unité du pays, et même si j’étais en colère comme tous les français juste après le match, avec le recul je me dis que cela a permis à un pays entier d’avancer dans le bon sens…

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