Lucien Mias : le packologue

La meilleure équipe de France toutes époques confondues est sans doute à chercher vers la fin des années 1950. Victorieuse des Boks et du Tournoi, elle avait pour chef Lucien Mias. Le Mazamétain lui imposa un style assez éloigné du french flair, n’en déplaisent aux romantiques.

« J’ai ressenti un grand choc. J’ai d’abord été atterré, humilié, puis j’ai réfléchi. Comment nous avaient-ils pareillement dominés ? Non parce qu’ils étaient des surhommes, mais parce qu’ils étaient organisés. Un bon pack, c’est une contagion. Et cette contagion est d’autant plus forte que le virus est le même pour tous ». L’humiliation subie en 1952 face aux Springboks à Colombes (3 à 25) fut une prise de conscience pour Lucien Mias. Et sa carrière allait s’en trouver bouleversée.

Individualiste
En 1951, Mias a vingt. Il est instituteur à Narbonne. C’est un deuxième ligne costaud (aux alentours de 115 kilos pour 1,87 mètre), reconnu pour sa capacité à prendre les balles en touches et pour ce que pudiquement on nomme ses qualités hormonales. On le dit aussi plutôt individualiste. Peu importe. Les sélectionneurs ne retiennent que ses qualités et le convoquent pour le match contre l’Ecosse. Il y marquera son seul essai en équipe de France et remportera son premier match international.

Il signe surtout un bail de quatre ans avec le XV de France. Quatre années au cours desquelles, il connaît 17 sélections, bat les Blacks et participe à la première victoire des Français dans le Tournoi (une victoire partagée avec l’Angleterre et le Pays de Galles). Quatre années surtout marquées par cette raclée de 1952 contre les Boks.

« Pendant ces années, j’ai appris en observant les anciens capitaines. Ne serait-ce que les fautes à ne pas refaire »

Au soir du Tournoi 1954, alors qu’il n’a pas encore 24 ans, il décide de mettre sa carrière internationale entre parenthèse. Il a un projet professionnel, devenir médecin, et ne peut mener de front études et rugby de haut niveau. Il n’y reviendra que fin 1957. Entre temps, il méditera sur ce qu’il a vécu avec le XV de France. « Pendant ces années, j’ai appris en observant les anciens capitaines. Ne serait-ce que les fautes à ne pas refaire. » Il change aussi radicalement son approche du rugby.

Stratège
Ce changement se manifeste d’abord dans sa morphologie. Un peu pataud, Mias décide de se prendre en main. Il perd une vingtaine de kilos, pas plus. « J’ai commencé à perdre du poids, se rappelle-t-il. Sept kilos par saison pour arriver à la barre des 95 kilos. Je gardais juste le matelas nécessaire pour amortir les chocs (…) N’étant pas un athlète, quelles qualités m’aurait-il restées si je n’avais pas conservé la masse et le poids ? »

« Mon tempérament m’a poussé à dire que le poste de deuxième ligne devait être plus offensif d’où la proposition de la touche en mouvement et du demi-tour contact pour assurer la continuité du jeu debout »

Désormais affuté, Mias pensait pouvoir donner la pleine mesure à son poste de deuxième ligne tel qu’il le concevait. « En 1950, on demandait au cinq de devant de gagner le ballon en touche et en mêlée. On leur interdisait presque de jouer au ballon ! C’était les « bourriques », les « bœufs », etc. (…) Mon tempérament m’a poussé à dire que le poste de deuxième ligne devait être plus offensif d’où la proposition de la touche en mouvement et du demi-tour contact pour assurer la continuité du jeu debout. »

Jouer debout : voilà ce que Mias aura retenu de la leçon de rugby infligée par les Boks. Car cela signifie avoir un soutien permanent, une grande discipline, autrement dit un collectif bien huilé. Pendant ces années loin de l’équipe de France, il va expérimenter sa méthode avec son club de Mazamet, aidé en cela par Honoré Laffont.

Le boss
Décembre 1957 : Mias fait son retour en équipe de France à l’occasion d’un match contre la Roumanie (37-0). Même si le capitaine est encore Michel Celaya, il en prenait immédiatement le commandement. « Je me réalisais dans le groupe. J’aimais organiser et j’étais content  quand j’avais toute l’équipe derrière moi. Je n’ai fait qu’apporter la thérapeutique de l’amitié dans cette équipe. C’était un moulin qui tournait grâce à l’eau que chacun apportait. »

« Amédée, tu es le meilleur de nous tous, mais nous sommes meilleurs sans toi »

Mias en apportera un peu plus que les autres. Il vient d’abord avec ses idées qu’il inculque aux avants français, laissant au Lourdais Roger Martine la charge de diriger le jeu des arrières. Il s’impose surtout comme le véritable patron de la sélection. A une certaine Madame Annette qui régnait sur l’administration de la FFR dans les années 1950 et qui voulait avoir son mot à dire sur l’équipe de France, il déclara : « Occupez-vous de vos secrétaires. L’équipe de France, je m’en occupe ».

Il demande aussi aux sélectionneurs de ne plus convoquer Amédée Domenech. Mias ne nie pas les qualités athlétiques et techniques du « Duc » mais il le trouve trop individualiste. Il ne demande d’ailleurs à personne d’expliquer à Domenech les raisons de son éviction : « Amédée, tu es le meilleur de nous tous, mais nous sommes meilleurs sans toi ». Plus personne en équipe de France, ne contestera désormais son leadership. Pour Michel Crauste, Mias, « c’était le capitaine des capitaines. »

Force collective
Mias prend effectivement en main l’équipe de France à l’occasion de la tournée de 1958 en Afrique du Sud. Après la blessure de Michel Celaya dès le premier match sur le sol sud-africain, il hérite tout naturellement du capitanat. S’il n’était pas le meilleur des joueurs, c’était un leader par l’exemple et un homme charismatique. Il le fut tout particulièrement lors de cette tournée.

« Il fut si grand que cette fois-là, je m’arrêtais de jouer pour l’admirer »

Il livre certainement le meilleur match de sa carrière à l’occasion du second test remporté 9 à 5 (Boks et Français s’étaient séparés sur un nul de 3 partout lors du premier test). « Il fut si grand que cette fois-là, je m’arrêtais de jouer pour l’admirer » se rappelle son talonneur Roger Vigier. La veille au soir, il était pourtant en train de soigner ses sinus en sifflant la moitié d’une bouteille de rhum…

« Il a réussi ce qu’on pensait impossible : faire de l’équipe de France une force collective exemplaire »

L’année suivante, il mena le XV de France à la victoire dans le Tournoi des 5 nations, la première qu’il ne dut pas partager avec les Britanniques. Jean Prat, avec lequel Mias échangea quelques politesses lors de la finale du championnat 1958, dut se résoudre à lui rendre hommage : « Le principal mérite des avants tricolores aura été de prouver qu’ils étaient assez forts pour se permettre de gagner le Tournoi sans avoir recours ou presque à leurs camarades de derrière la mêlée. J’avoue qu’à mes yeux cette méthode ne représente pas l’idéal. Mais les résultats ont confirmé son efficacité. »

Lucien Mias décida de mettre un terme définitif à sa carrière en bleu après ce Tournoi. Il laissait le souvenir de « la personnalité la plus forte jamais produite par le rugby français » comme l’écrivit Henri Garcia. Le journaliste ajoutait : « il a réussi ce qu’on pensait impossible : faire de l’équipe de France une force collective exemplaire ».

SOURCES
Arnaud Briand, « Les stars françaises du rugby » : Horizon limité, 2003
Henri Garcia, « Seigneurs et forçats du rugby » : Calmann-Levy, 1994
« 100 ans de rugby en France » : L’équipe magazine, 18 février 2006
« 50 ans de rugby » : Midi Olympique, hors-série, 2004
Jean-Pierre Lacour, « Les grands du rugby » : Reader’s digest, 2000
« Deuxième ligne : Lucien Mias » : L’express, 9 août 2007

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