Philippe Sella : l’arme fatale

Avant de devenir communicant et un consultant respecté, Philippe Sella était plutôt du genre effacé. On parle là de la parole. Car sur le terrain, Sella, c’était de la dynamite, en défense comme en attaque.

« Le moule pour fabriquer des joueurs comme lui est cassé ! Il avait toutes les vertus premières d’un joueur, à commencer par l’humilité. Il est né pour jouer au rugby. C’était rassurant de jouer avec lui ». L’hommage est signé Philippe Saint-André, son capitaine en équipe de France sur la fin de la carrière internationale de Philippe Sella. Nous aurions pu en citer bien d’autres tant ce centre fait aujourd’hui l’unanimité. Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi.

« Une paire de jambes et deux épaules »
Richard Escot et Jacques Rivière rappellent ainsi qu’au début des années 1980, Sella était réputé pour sa puissance mais uniquement pour sa puissance. Pour beaucoup, l’Agenais n’était qu’ « une paire de jambes et deux épaules ».

« Je me moque des étiquettes. Ce qui compte, c’est l’efficacité et le groupe sur un terrain »

Pierre Berbizier, qu’il côtoya à Agen et en équipe de France dans les années 1980 et qui fut son entraîneur en sélection de 1992 à 1995, avait une toute autre vision de Sella : « On l’avait enfermé dans des clichés qu’il a dépassés sans un commentaire. A ceux qui jouaient en dehors du terrain, il répondait sur le terrain. » Sella était en effet loin d’être le communicant qu’il allait devenir mais ne se soucia pas de la critique : « je me moque des étiquettes. Ce qui compte, c’est l’efficacité et le groupe sur un terrain. »

Sella savait surtout qu’il avait fait le bon choix en signant à Agen. Formé au club treiziste de Clairac, il faillit pourtant signer à Marmande avant d’opter pour le club de Tonton Ferrasse. « Je suis allé à la bonne école, celle de Bernard Viviés à Agen. A mes débuts en équipe première, il m’a donné des bons principes comme la recherche de la perfection à l’entraînement. Il m’a aussi appris que le rugby ne s’arrêtait pas quand on quittait la pelouse. »

Puncheur
A Agen, où l’on aime le beau jeu par dessus tout, Sella s’imposa d’abord comme une force de la nature. Il n’était pourtant ni très grand (1,81), ni très costaud (84 kg). Il était simplement doté d’une force hors du commun et d’un punch incroyable. Pour René Bénessis qui fut son entraîneur au SUA, Sella, « c’était mon meilleur avant. Il pouvait arracher le ballon à n’importe qui et personne ne pouvait le lui prendre dans un regroupement. »

« Désarçonner un mec, le jeter au sol de belle manière et enrayer l’attaque adverse alors qu’elle a toutes les chances de vous déborder, c’est, pour moi, presque aussi jubilatoire que d’aplatir un essai »

Mais cette force et ce punch, c’est surtout dans le placage qu’ils s’exprimaient. « Le placage, c’est une sensation presque impossible à décrire, expliquait-il. Désarçonner un mec, le jeter au sol de belle manière et enrayer l’attaque adverse alors qu’elle a toutes les chances de vous déborder, c’est, pour moi, presque aussi jubilatoire que d’aplatir un essai ».

Le centre de l’attaque française était bien gardé. « Quand on entendait « laisse-le moi à l’intérieur »,  témoigne Saint-André, on pouvait être sûr qu’il y allait avoir un arrêt-buffet ». Ses partenaires purent également témoigner de la vigueur de ses placages tant Sella se donnait toujours à 100%. Toujours Saint-André : « Physiquement, il se donnait toujours à fond y compris à l’entraînement. Je me souviens que durant la coupe du monde 1995, lors d’un exercice, alors que tout le monde faisait attention à ne pas se blesser, il avait mis une cartouche au premier gars qui passait par là ».

Gros défenseur, Sella ne pouvait pas être un grand centre selon les puristes. Ils ne pouvaient cependant nier son courage tant, à vouloir cartoucher ses adversaires, le joueur collectionna les K-O tout au long de sa carrière. Il ne conserva d’ailleurs pas de souvenir de sa première sélection en équipe de France contre la Roumanie en 1982 : « Après le match, je n’avais plus de goût, plus d’odorat. Je ne me souviens pas du K-O en lui-même. Ni de l’avant, ni de l’après. Je sais juste que c’est Daniel Dubroca qui m’a trimballé sur mon lit ».

Vénération
« Mais quinze jours plus tard, j’affrontais l’Argentine. C’est là que ma carrière internationale a réellement débuté ». Il y inscrivit les deux premiers de ses trente essais en sélection signant un bail d’une quinzaine d’années et 111 sélections (un record) avec le XV de France. Pour Jacques Fouroux, son sélectionneur de l’époque, Sella avait « la force d’un buffle et le toucher d’un pianiste ».

« Il avait banalisé l’exploit au point de faire de chacune de ses prouesses une évidence »

Pendant quinze ans, il collectionna les exploits (comme cette interception et sa course dans la défense anglaise pour un essai décisif en 1987) et les titres, le plus marquant d’entre eux restant à ses yeux le Grand Chelem de 1987. Berbizier considère qu’ « il avait banalisé l’exploit au point de faire de chacune de ses prouesses une évidence ».

Avec l’équipe de France, Philippe Sella donna toujours le meilleur de lui-même. « Ce maillot de l’équipe de France, je le vénère, expliquait-il encore en 1995, au soir de sa carrière internationale. Alors, c’est un peu un rite, avant de l’enfiler, je le tourne pour bien voir ce numéro 13. J’essaie à chaque fous de repenser aux valeurs que représente ce maillot ».

Leader
Monstre de générosité et phénomène de longévité, Sella dut pourtant se résoudre à s’éloigner de l’équipe de France en 1990 en raison d’une pubalgie mal soignée. Il revint en mars 1991 pour le match contre le Pays de Galles. Peut-être un peu moins rapide qu’à ses débuts (quoique), il avait fait évoluer son jeu vers plus de technique.

« Le capitanat a été un regret. Je considère ça comme le seul échec de ma carrière »

La mutation s’acheva au terme de la saison 1992. Nommé capitaine de l’équipe de France au début du Tournoi, l’expérience se solda par un échec, notamment après l’humiliation subie au Parc contre l’Angleterre. « Le capitanat a été un regret. La défaite contre l’Angleterre a été terrible (…) Je considère ça comme le seul échec de ma carrière car je me suis trop investi au détriment du rendement sur le terrain. A ce moment, j’ai réellement failli arrêter ».

Au lieu de cela, Berbizier lui conserva sa confiance. Après la défaite de Nantes contre les Pumas, il lui confia même une mission : encadrer les jeunes et devenir le leader de la ligne d’attaque tricolore. Il fut donc un acteur majeur des tournées victorieuses en Afrique du Sud (1993) et Nouvelle-Zélande (1994) avant de quitter les Bleus au terme de sa troisième coupe du monde (1995). A ce moment-là, on n’avait pas oublié que Sella était « une paire de jambes et deux épaules ». On avait simplement compris que c’était aussi un cerveau.

DEUX OU TROIS CHOSES A RETENIR DE PHILIPPE SELLA

  • Au centre de l’équipe de France, il fut le plus souvent associé à Thierry Lacroix (24 matchs). Suivent Franck Mesnel (21), Denis Charvet (17), Didier Codorniou et Marc Andrieu (16)…
  • Il compte 13 participations au Tournoi des 5 nations, un record. C’est également le joueur français qui y disputa le plus de matchs (50) ; seul l’Irlandais Mike Gibson a fait mieux
  • Il a remporté le Tournoi à six reprises : 1983, 1986, 1987, 1988, 1989 et 1993. Il fut également champion de France en 1982 et 1988 (pour trois finales perdues) et remporta deux challenges Du Manoir (1983 et 1992)
  • En 1986, il réussi l’exploit rare d’inscrire un essai contre chacune des nations du Tournoi.
  • Il fut le premier joueur français à jouer en Angleterre, aux Saracens avec lesquels il remporta la Coupe d’Angleterre en 1998.
  • Sella portait le numéro 13 car à Agen, Mothe, son partenaire, n’en voulait pas par superstition.

SOURCES

  • Arnaud Briand, « Les stars françaises du rugby » : Horizon illimité, 2003
  • Richard Escot et Jacques Rivière, « Les stars du rugby » : Bordas, 1991
  • « 50 ans de rugby » : Midi Olympique, hors série, 2004
  • « 15 postes par 15 joueurs : n°13 » : L’équipe.fr, 15 août 2007
  • « Philippe Sella : loin de la France, on sait resserrer les liens » : L’humanité, 25 mai 1995

 

Publicités
Tagué , , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :