France / Ecosse 1911 : l’autobus de Colombes

Habitués aux défaites à défaut de raclées, le XV de France allait commencer l’année 1911 par un exploit : remporter son premier test-match international. Retour sur ce jour de l’an où la France se découvrit un héros : Pierre Failliot.

 

Matinée du lundi 2 janvier 1911 : une importante foule a pris d’assaut la Gare Saint-Lazare pour gagner Colombes où doit avoir lieu le premier France-Ecosse de rugby. Les autorités ferroviaires sont prises de court. Dans la hâte, elles affrètent deux trains spéciaux. Pour prendre leur mal en patience, ces gentlemen se plongent dans la lecture de « L’auto » où Henri Clamp se montrait guère optimiste : « La victoire de l’Ecosse ne peut faire aucun doute, malgré les progrès évidents accomplis depuis la saison dernière par nos footballeurs »

L’appelé de dernière minute
A 14 heures, toute cette foule avait finalement pu prendre place dans les gradins du Stade du Matin de Colombes. On enregistrait 8.000 entrées payantes. . Des braseros avaient été installés dans les tribunes et les pesages pour lutter contre le froid qui régnait sur la capitale mais ce n’était pas suffisant. Le public grelotait.

Une délégation s’en alla trouver Charles Brennus, l’un des membres influents de l’USFSA pour lui demander d’accéder à de plus confortables tribunes. Brennus restant sourd aux doléances du public, le public des populaires enfonça les barrières pour prendre d’assaut les tribunes. Les forces de l’ordre durent intervenir pour faire barrage à cette foule qui se déversa sur la piste d’athlétisme.

Cette manifestation d’humeur avait retardé le coup d’envoi du match, prévu initialement à 14 heures 30, ce qui arrangeait plutôt les affaires de l’équipe de France. En arrivant dans les vestiaires, les Français ne se comptaient en effet que quatorze. Le centre de Romans, Charles Vairelles, manquait à l’appel tout comme son remplaçant, Francquenelle. Les dirigeants français se rappelèrent que dans le public de Colombes se trouvaient des joueurs parisiens. Ils se mirent donc en quête de l’homme providentiel. Mais en ce lendemain de fête, ni Duval, ni Dedet ne se sentaient en mesure de jouer.

Muhr aperçut alors Lafitte, le joueur du Stade Bordelais, en tenue de sergent du 103ème régiment d’infanterie. Bloqué en caserne pendant les fêtes, il n’avait pas ripaillé et accepta la proposition. Mais le Bordelais eut à peine le temps d’enlever sa capote et sa vareuse que Francquenelle, le « sioux » comme on le surnommait, arrivait tout essoufflé. Il avait manqué son train à Saint-Lazare en raison de la pagaille qui régnait le matin du match. Il occuperait donc le poste de centre, Lafitte regagnant sa place dans les tribunes.

Sérénité
Côté Ecossais, on était beaucoup plus serein. Le journaliste de Glasgow, Hamish Stuart, écrivait : « En raison de la pénurie de trois-quarts de valeur, c’est une bonne fortune pour l’Ecosse que le match contre la France ait lieu avant les rencontres sérieuses ».  Dans le vestiaire du XV du chardon, Fletcher Buchanan, le centre écossais, se montrait tout aussi confiant : « C’est un véritable temps écossais, on gagnera de quinze points ».

« C’est un véritable temps écossais, on gagnera de quinze points »

Dès le coup d’envoi, ces Ecossais se mirent immédiatement en action, multipliant les actions en dribbling. Pour contrer ce type d’offensive, peu esthétique mais terriblement efficace, les Français n’avaient d’autre choix que de plonger au sol pour bloquer le ballon au risque de prendre quelques coups de crampons dans le dos et sur les cuisses.

Vairelles rata ces premiers déboulés écossais mais put assister au reste de la rencontre puisqu’il rejoignit Colombes peu après le coup d’envoi. Il s’en alla immédiatement s’excuser auprès du chef de la délégation Française, Allan Muhr. Le joueur de Romans avait voulu déjeuner du côté de Melun où était prévue une demi-heure d’arrêt. Mais à peine eut-il commandé son repas que le train, qui avait accumulé quelques retards depuis son départ, repartait pour Paris, laissant le joueur en plan sur le quai.

Sur le terrain, le débat se rééquilibrait sous l’influence de Gaston Lane. L’ailier parisien comprit que cette équipe d’Ecosse ne prenait pas la France avec le sérieux nécessaire. Par une longue course au sein de la défense écossaise, il sonna le réveil de ces compagnons. Son action entraîna une mêlée derrière laquelle Laterrade s’échappa pour marquer. Avec l’aide du poteau pour la transformation, la France prenait l’avantage 5 à 0, une première face à une nation britannique.

Mais, même arrogant, même un peu dilettante, ces Ecossais paraissaient en bien des points supérieurs aux Français. Ils surent  ainsi parfaitement mettre à profit le temps et le terrain lourd pour faire parler la puissance et la technique de leurs avants. Sur une touche à deux mètres de l’en-but français, l’alignement écossais s’emparait de la balle et s’enfonçait comme un seul homme dans l’en-but.

Déboulés
Peu après, c’est Pierre Failliot, l’ailier français, qui s’illustrait. Surnommé « l’autobus » en raison de ses mensurations assez exceptionnelles pour un joueur de rugby du début du siècle (90 kilos pour 1,81 mètre), c’était un bel athlète, plusieurs fois champion de France sur 100, 200, 300, 400 et 500 mètres. Il faisait parler sa vitesse et sa puissance athlétique pour marquer le deuxième essai tricolore.

Deux minutes plus tard, alors que les plus enthousiastes se remettaient à peine de leurs émotions, c’était au tour de l’ouvreur Peyroutou de se jouer de la défense écossaise d’un magnifique crochet pour marquer le troisième essai des Bleus. Le tableau d’affichage, perché au milieu d’une foule qui commençait à jubiler, indiquait un score de 11 à 3 en faveur des Français.

Juste avant la mi-temps, le capitaine écossais Munro ramenait la marque à 8 à 11 avec le deuxième essai écossais. Fin du premier acte. Munro en profita pour recadrer ces hommes et il leur demanda notamment de faire donner le pack pour étouffer toute nouvelle velléité française.

La seconde mi-temps s’engageait donc pour les Ecossais sur des bases plus sérieuses, un drop leur permettant de prendre l’avantage pour la première fois du match (12-11). Ils retombèrent pourtant dans leur travers, laissant le champ libre aux déboulées de Failliot. Une fois lancé, « l’autobus » n’avait plus qu’à éviter son vis-à-vis pour inscrire son deuxième essai de l’après-midi, le quatrième des Français (16-12).

Résister
Il restait encore une bonne demi-heure à jouer et la victoire était loin d’être acquise d’autant que McCallum concrétisait la domination écossaise en inscrivant un troisième essai. Mais, alors que la transformation paraissait assez facile, le buteur écossais ratait la cible. La France conservait un petit point d’avance (16-15). La neige se mit alors à tomber à petits flocons sur Colombes ce qui ne refroidit pas les ardeurs écossaises. Mais, à défaut d’être talentueuse, cette équipe de France était fière et s’accrochait solidement à son point d’avance.

« Surgi de l’autre côté du terrain avec ses gants de laine et ses épaules de bûcheron, Failliot remontait mètre par mètre ce suppôt de la ruine, jusqu’à faire mourir le cauchemar à deux mètres du drapeau de touche, d’un placage désintégrant »

Il ne restait plus que quelques minutes à jouer lorsque de Failliot, déjà auteur de deux essais dans cette partie, s’illustra de nouveau. Richard Escot : « (…) ce qu’accomplit Pierre Failliot ce jour-là reste à jamais gravé dans le grand livre du rugby. L’ailier Sutherland venu faire surnombre en bout de ligne, avait échappé à la meute des défenseurs  et personne ne voyait, à part un improbable glissement de terrain, ce qui allait empêcher ce briseur de rêve de marquer l’essai de la victoire écossaise. Mais un grondement s’amplifia jusqu’à exploser au fur et à mesure que Failliot, surgi de l’autre côté du terrain avec ses gants de laine et ses épaules de bûcheron, remontait mètre par mètre ce suppôt de la ruine, jusqu’à faire mourir le cauchemar à deux mètres du drapeau de touche, d’un placage désintégrant ».

L’arbitre sifflait la fin de la rencontre sur cette action. La France remportait son premier match, 16 à 15 ! Des gradins s’éleva une vibrante « Marseillaise ». La foule brisa de nouveau les barrières pour pénétrer sur la pelouse et accompagner le retour aux vestiaires de leurs héros.

Fierté nationale
Les Ecossais supportèrent mal cette défaite au point que Munro, leur capitaine, marmonna : « après cela, il ne me reste plus qu’à abandonner le rugby ». Ils incriminèrent l’arbitrage de M. Jones qu’ils jugèrent aussi pédagogique que laxiste ce qui ne pouvait qu’avantager les Français. Vexés, ils jurèrent qu’on ne les reprendrait plus à sous-estimer les Français.

« Il faut avoir suivi le mouvement sportif depuis sa naissance en France pour ressentir toute la fierté  que peut donner ce résultat »

Dans la presse française, on salua avec fierté l’exploit du XV de France. Dans « L’auto », Henri Clamp écrivait : « il y eut là un moment d’intense émotion, que n’oublieront pas de sitôt tous ceux qui étaient présents sur le champ de Colombes, en ce soir du 2 janvier 1912, date historique dans l’Histoire sportive mondiale ». « Il faut avoir suivi le mouvement sportif depuis sa naissance en France pour ressentir toute la fierté  que peut donner ce résultat » reprenait Charles Gondrouin dans « Excelsior ». Dans Le Figaro, Frantz Reichel saluait le héros du jour : « Le meilleur athlète était enfin de notre côté : sans Failliot, dont la prodigieuse vitesse nous a victorieusement servi dans l’attaque et dans la défense, l’équipe de France n’aurait peut-être pas battue l’Ecosse. »

Cette victoire face à l’Ecosse ne fut malheureusement qu’un feu de paille pour le XV de France et il n’y eut pas d’autres lendemains joyeux avant la guerre.

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