1931 : la France est exclue du Tournoi

Rugby violent et championnat professionnel : aux yeux des Home Unions, ce sont les maux qui gangrènent le rugby français. Et ce n’est pas tolérable. Alors en 1931, ils décident de bouter le XV de France hors du Tournoi.

Le 6 avril 1931, la France reçoit l’Angleterre à Colombes pour la dernière journée du Tournoi. Au terme d’un joli chassé-croisé, Gérald du Racing donne la victoire aux Français sur un drop (14 à 13). Des Français qui ont joué ce match dans la plus parfaite correction, vraisemblablement conscients de l’ampleur de la sanction qui les frappe.

« Au vu des conditions peu satisfaisantes dans lesquelles le rugby-football est dirigé et joué en France, ni nos fédérations ni les clubs dépendants de notre juridiction ne pourront organiser de match avec la France ou les clubs français »

Un mois plus tôt, le 2 mars exactement, un courrier des Homes Unions (les fédérations anglaise, écossaise, galloise et irlandaise) est arrivé au siège de la FFR. Ce courrier faisait suite à une réunion de ces quatre fédérations à Londres et actait leur décision : « Après avoir étudié le document soumis par la FFR et par les clubs dissidents de l’UFRA, nous sommes dans l’obligation de déclarer qu’au vu des conditions peu satisfaisantes dans lesquelles le rugby-football est dirigé et joué en France, ni nos fédérations ni les clubs dépendants de notre juridiction ne pourront organiser de match avec la France ou les clubs français, ni à domicile ni à l’extérieur… jusqu’à ce que nous obtenions la certitude que le contrôle et la conduite du jeu sont organisés de manière satisfaisante… »

Comment a-t-on pu en arriver à cette exclusion de la France du Tournoi ? Reconnaissons tout d’abord que les griefs ne manquaient pas aux Britanniques. Il y avait tout d’abord ce satané championnat source de toutes les suspicions Outre-Manche. On le disait violent et professionnel. Violent, il l’était. Un exemple parmi tant d’autres. Le 4 mai 1930, lors d’une demi-finale du championnat Agen-Pau, Michel Pradié était violemment plaqué par le Palois Jean Taillantou. L’ailier agenais allait mourir quelques heures plus tard, victimes d’un déplacement des quatrième et cinquième vertèbres. Il n’avait que 18 ans.

Professionnel, le championnat de France était en passe de le devenir comme l’illustre l’aventure de Quillan à la fin des années 1920. Mais ce n’était pas un cas isolé. Quinze clubs, pour lesquels la règle de l’amateurisme était la seule capable de sauvegarder l’équité sportive face aux ambitions des industriels d’asseoir un peu plus leur pouvoir à travers le sport, décidèrent alors fin 1930 de faire sécession avec la FFR. L’UFRA (union française du rugby amateur) fut fondée le 24 janvier 1931. Cela n’était pas du meilleur goût pour les Britons d’autant plus que les tentatives de conciliation menées par la FFR échouèrent peu avant le match contre Galles.

Dans les éléments à charge, il y avait aussi la partie la plus exposée du rugby français, la sélection nationale. Il régnait à la fin des années 1920 et au début des années 1930 une ambiance délétère autour du XV de France lorsqu’il se produisait à Colombes. C’est ainsi que le1er janvier 1927, après une victoire de l’Irlande, le public s’en prit à l’arbitre qui ne dut son salut qu’à l’intervention des forces de police. Deux ans plus tard, des événements similaires se reproduisirent lors du match contre l’Angleterre. La FFR reçut alors un premier avertissement de la part des fédérations britanniques.

« Vingt-cinq années d’efforts constants, d’instruction difficile, sont anéantis soudain »

Mais elles ne furent pas entendues. Le 21 avril 1930, la France accueillait le Pays de Galles avec pour enjeu la première place dans le Tournoi. Avec un bilan de deux victoires pour une défaite (en Angleterre), le XV de France pouvait en effet prétendre à une première victoire dans le Tournoi. Mais le match, gagné et bien gagné par les Gallois (11 à 0), ressembla plus à un combat de rugby qu’à une partie de rugby. Une nouvelle fois, les spectateurs prirent à partie l’arbitre au prétexte qu’il avait refusé un essai aux Français. Lors du banquet d’après-match, le président de la WRU déclara : « J’espère que c’est le dernier France-Galles que nous voyons joué dans cet esprit. »

Ce serait le dernier avant 1947. Pendant une quinzaine d’années, le rugby français, mis au banc du rugby britannique, dut se contenter de matchs contre l’Allemagne nazie et l’Italie fascisante. En 1931, au terme du Tournoi, Jacques Goddet pouvait écrire dans « L’Auto » : « Vingt-cinq années d’efforts constants, d’instruction difficile, sont anéantis soudain. Les belles espérances bâties sur les champs joyeux de nos beaux arrières d’après-guerre, qui voulaient nous ouvrir la voie vers les grands succès, vers l’égalité au moins du jeu britannique, votre travail, Struxiano, Borde, Crabos et votre labeur, Lasserre, toutes ces beautés saccagées. »

SOURCES
Richard Escot et Jacques Rivière, « Un siècle de rugby » : Calmann-Levy, 1997
Romain Allaire, Jean-Pierre Gonguet et Olivier Villepreux, « L’histoire passionnée du rugby français et international » : Hugo & Cie, 2009
Henri Garcia, « Seigneurs et forçats du rugby » : Calmann-Levy, 1994

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