Les 3 vies de Christophe Dominici

On a souvent raconté que Christophe Dominici fut d’abord joueur de foot et qu’il joua même un match contre Lilian Thuram. Mais il n’était pas fait pour ce sport. A moins que ce ne soit le foot et sa mentalité qui ne fut pas fait pour celle de Domi. Le match contre Thuram, il ne le finit d’ailleurs pas. « Ce jour-là, je n’ai passé que 35 minutes sur le terrain puisque je me suis fait expulser pour avoir insulté l’arbitre ! »

« Une bagarre générale a éclaté. On s’est retrouvés à deux contre les onze autres, tous mes partenaires s’étaient enfuis ! »

L’expérience vira au vinaigre peu après lors d’un match contre La Beaucaire. « Le ballon rond a fini par me lasser, explique-t-il : on jouait contre La Beaucaire avec Solliès-Pont, où j’étais revenu après un passage par La Rode, une équipe d’un quartier de Toulon. Une bagarre générale a éclaté. On s’est retrouvés à deux contre les onze autres, tous mes partenaires s’étaient enfuis ! J’ai été dégoûté par ce manque de solidarité et j’ai décidé de laisser tomber le foot. » Sa vie de rugbyman pouvait débuter.

Une tête brûlée sur la Rade
Pour suivre d’autres copains, des vrais, des amis, il signe à 17 ans à Solliès-Pont. Deux ans après, on le retrouve à La Valette où il passe de l’ouverture au centre. Déjà, Dominici jouit d’une belle réputation. « Je peux vous dire que nous nous sommes souvent croisés sur des terrains de rugby, lui à Solliès-Pont et à La Valette, moi à Toulon, se rappelle Christian Califano. Christophe avait une sacrée réputation dans le coin : quand il s’agissait de jouer Solliès-Pont ou La Valette, on savait qu’on allait se coltiner cet ailier qui avait de la sanquette ! Tout le monde attendait de le jouer et à cette époque, on balançait un peu les mains ! »

« En face de lui, il y avait David Berty, qui n’était pas n’importe qui, et il ne pensait qu’à une chose : lui mettre des tartines ! »

Un tel caractère ne pouvait échapper au ErCéTé. En 1993, Dominici signe donc à Mayol. Mais ne se calme pas pour autant. « Si je ne devais garder qu’un souvenir du Christophe de Toulon, ce serait un match face au Stade Toulousain à Mayol, témoigne Fanck Comba, son ami. En face de lui, il y avait David Berty, qui n’était pas n’importe qui, et il ne pensait qu’à une chose : lui mettre des tartines ! Il voulait lui faire peur, s’imposer à l’ancienne, à la toulonnaise ! C’était une vraie tête brûlée… »

A Toulon, Dominici profite de la vie et s’éclate avec son ami Comba. «On n’a aucun secret l’un pour l’autre, confiait le centre : on pourrait presque jouer les yeux fermés ! De cette époque toulonnaise, je garde de merveilleux souvenirs, de match et d’après-match. Dès que la partie était terminée, on se faisait de ces virées ! On rentrait à plus d’heure bien imbibés ! » « J’ai passé quatre ans sur la Rade dans ce club qui était pour moi mythique, poursuit Dominici, c’est vraiment le club de la région et pour moi, c’était très valorisant d’y évoluer, je ne m’imaginais pas un instant quitter Toulon ! »

« Je trouvais que le club s’endormait sur ses lauriers et qu’à l’heure où on évoquait de plus en plus le professionnalisme, les dirigeants manquaient d’ambitions. »

Mais en 1997, il doit se résoudre à l’évidence : Toulon n’est pas assez grand pour ses ambitions. «Ça s’est terminé en queue de poisson, confesse-t-il. Je trouvais que le club s’endormait sur ses lauriers et qu’à l’heure où on évoquait de plus en plus le professionnalisme, les dirigeants manquaient d’ambitions. Aussi, je suis allé trouver Jean-Claude Ballatore, l’entraîneur, pour lui réclamer un meilleur salaire, mais pas seulement pour moi, pour toute l’équipe ! J’étais proche de l’équipe de France, je sortais d’une saison pleine, j’estimais que c’était quand même la moindre des choses d’être un minimum récompensé. Mais visiblement, il n’était pas prêt à faire d’efforts pour me garder, ainsi que d’autres de mes partenaires. »

Paris, me voilà !
Il a entendu parler du Stade Français qui évolue encore en Groupe B mais qui semble avoir un projet ambitieux. Alors, au printemps 1997, il prend son téléphone et appelle Max Guazzini : « J’ai 24 ans, lui dit-il. Je veux être champion de France. Et vous me semblez ambitieux. » « Viens à Paris, lui répond Guazzini, je ferai de toi un international. »

Il embarque Comba dans ses valises et monte à la capitale. « Au début, on a habité ensemble à l’hôtel, avec d’autres joueurs, c’était une nouvelle aventure et c’était important de la partager, explique le pote de La Rade. L’adaptation à la vie parisienne s’est faite facilement, d’autant plus que très vite, les résultats ont suivi. »

« Au début, il était un peu tout-fou, il lui a fallu un peu de temps pour canaliser son tempérament de feu »

Dominici, lui, arrête un peu les conneries et se prend en main avec l’aide de Bernard Laporte. « Sous la houlette de Bernard et de l’encadrement, se rappelle-t-il, je prends dix kilos en quelques mois à force de muscu, d’entraînement, de footing et d’hygiène de vie… Je n’avais jamais autant bossé ! » « Je pense que son arrivée a été un tournant important de sa carrière et plus généralement de sa vie, ça a été très bénéfique pour lui, confirme l’entraîneur parisien. Parce qu’au début, il était un peu tout-fou, il lui a fallu un peu de temps pour canaliser son tempérament de feu, le club dans son ensemble l’a aidé dans cette voie. »

Le choix du Stade Français va s’avérer payant dès sa première saison puisque les Parisiens décrochent le Bouclier de Brennus. « En 1998, on est champion de France et on descend les Champs-Élysées. Les gens se demandaient qui nous étions (rires). Longtemps, nous avons joué devant peu de monde, nous avons souffert, à l’extérieur, des sifflets, des huées. » Quatre autres titres de champions et une coupe de France suivront jusqu’en 2008. Seule la Coupe d’Europe lui échappera à deux reprises (2001 et 2005).

La mobylette bleue
Surtout, la prophétie de Guazzini va se réaliser. A l’hiver 1998, moins de six mois après son arrivée dans la capitale, Dominici revêt enfin le maillot de l’équipe de France. C’est contre l’Angleterre pour l’ouverture du Tournoi et le premier match au Stade de France. Sur son premier ballon, il va à l’essai. Il fera partie de l’aventure du Grand Chelem même si, blessé, il doit renoncer aux deux derniers matchs du Tournoi. Il a signé un bail de dix ans avec l’équipe de France.

« Tu es une anguille dans l’eau. Ce sont des rochers. Ne joue pas sur leurs qualités. Sois l’éclair, sois la foudre qui frappe à un endroit unique. »

L’année suivante, il est de la coupe du monde 1999. Il est surtout le héros de la demi-finale contre les All Blacks. Avant le match, son ami Pierre Cesano qui l’avait soutenu après le décès de sa sœur Pascale, lui dit : « Tu es une anguille dans l’eau. Ce sont des rochers. Ne joue pas sur leurs qualités. Sois l’éclair, sois la foudre qui frappe à un endroit unique. » C’est joliment résumé l’essai qu’il inscrivit au nez et à la barbe de la défense néo-zélandaise, l’essai qui fit basculer le match et propulsa Dominici dans une autre dimension.

Malgré les efforts accomplis au Stade Français, son physique de gringalet détonne. L’heure est aux ailiers bodybuildés à la Jonah Lomu. Ses 80 kilos pour un peu plus d’1,70 mètre résonnent comme un défi. Dominici n’est pas un perce-muraille. Il joue sur ses appuis au sol et ses courses félines. « J’ai modifié mon jeu moins par le physique et la vitesse que j’ai simplement travaillé, mais en regardant davantage le placement de l’adversaire, en recherchant davantage de combinaisons, explique-t-il. Cela crée davantage d’envie de jouer, de faire vive le ballon dans la ligne ».

« Je viens d’un village de 12 000 habitants où la télé, les médias sont des choses très lointaines. C’est un milieu un peu machiste de Toulonnais purs et durs, avec les femmes à la maison et les maris qui s’amusent. »

Même s’il échoua avec le XV de France en finale de la Coupe du monde, Dominici était devenu le rugbyman favori des Français. On le voit partout. « Au retour de la Coupe du monde 1999, j’ai été pris dans une espèce de tourbillon médiatique auquel je n’étais sans doute pas assez préparé, se rappelle-t-il. Vous savez, je viens d’un village de 12 000 habitants où la télé, les médias sont des choses très lointaines. C’est un milieu un peu machiste de Toulonnais purs et durs, avec les femmes à la maison et les maris qui s’amusent. Tout d’un coup, je me suis retrouvé confronté à de multiples sollicitations et j’ai tout pris. Je me disais que si je refusais, les gens penseraient que j’avais pris la grosse tête, du coup, c’était un peu une spirale infernale, c’était très compliqué de descendre. »

La descente ne tarda pas. Pendant l’été 2000, son ami Pierre Cesano était mort. A l’automne, c’est Ingrid, qui l’avait également soutenu après la mort de sa sœur et qui était devenue sa femme, qui le quitte. Il tombe alors dans une grave dépression. Pendant près de trois semaines, il ne dort plus qu’une heure par nuit. En novembre, rongé par la fatigue, il quitte brusquement un stage de l’équipe de France. Il entre à la clinique des sports de Paris où il va rester onze jours. « On m’a plongé dans un sommeil artificiel. On me surveillait tout le temps. Les médecins avaient peur. » Avec le soutien de ses amis et du Stade français, il va surmonter l’épreuve mais ce n’est qu’en décembre 2001 qu’il fait son retour sur les terrains.

Il n’a rien perdu de ses qualités et avec l’appui de Bernard Laporte qui cherche un leader pour ses arrières, il ne tarde pas à revenir en équipe de France. Déjà champion de France et vainqueur du Grand Chelem, son ambition est désormais de décrocher la timbale : un titre de champion du monde. Il échoue en 2003 mais poursuit jusqu’en 2007 pour la coupe du monde en France. Il a 35 ans mais s’est donné les moyens d’accomplir son rêve.

« Je prendrai tout l’échec collectif comme une faillite personnelle. Pour éviter ça, je me suis préparé comme une machine de guerre »

« Nous lutterons jusqu’à l’épuisement pour devenir champions du monde, déclarait-il dans la presse. Je prendrai tout l’échec collectif comme une faillite personnelle. Pour éviter ça, je me suis préparé comme une machine de guerre. » Effectivement, il bénéficie d’un programme aménagé au Stade Français : deux matchs par mois et des plages de récupération de trois à quatre jours. Ça ne suffit pourtant pas. Il quittait l’équipe de France sur cet échec, prolongeant jusqu’à la fin de la saison 2007-2008 avec le Stade Français avant de raccrocher les crampons.

SOURCES
« Christophe Dominici, une vie chahutée » : 01 men, 9 mars 2007
Marc Duzan, « Les rois de la coupe du monde 2007 » : Midi Olympique Editions-Solar, 2007
Jean-Pierre Lacour, « Les grands du rugby » : Reader’s digest, 2000
« Christophe Dominici : au nom de Pascale » : cm99.midol.net, novembre 1999
Christophe Dominici, « C’est de la magie » : Le Figaro, 25 avril 2005
Christophe Dominici : «  La Coupe du monde, c’est dans ma tête » : L’humanité, 13 février 2006
christophedominici.sports.fr

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