France / Galles 1955 : tristes adieux

Dernier match du Tournoi 1955 pour le XV de France qui vise non seulement sa première victoire mais aussi son premier Grand Chelem. C’est aussi le dernier match de son capitaine, Jean Prat.

Au petit matin du 26 mars 1955, le square Louvois, en plein cœur de Paris, à deux pas de la Bibliothèque nationale et de la Bourse, est anormalement agité. A mesure que les minutes passent et que les bars du centre parisien ferment, la foule se densifie, toujours plus bruyante. Plus joyeuse aussi. Mais rien qui ne puisse troubler l’ordre public.

Tout juste trouble-t-elle le sommeil des riverains et des joueurs de l’équipe de France. Car cette foule sait que c’est ici que loge le Quinze de France pour préparer ses rendez-vous internationaux. Particulièrement excités par l’enjeu de ce France–Pays de Galles qui vient clôturer ce Tournoi des V nations 1955, et sans doute encore enivrés par leur nuit parisienne, les supporters français veulent simplement manifester leur soutien à leurs favoris.
Engouement
« Le samedi matin à cinq heures, la foule débarquant de la gare Saint-Lazare s’était rassemblée dans le Square Louvois, devant l’hôtel, pour scander nos noms, confirme Jean Prat, le capitaine du XV de France. Impossible de fermer l’œil et ensuite de se concentrer. » La demande pour ce match fut telle que la SNCF dut affréter des trains spéciaux en provenance de Bordeaux, Bayonne, Toulouse, Perpignan, Toulon, Lyon ou Clermont-Ferrand pour transporter tous les supporters français.

« Le rugby français a atteint une sorte de majorité internationale »

Le match que les Français devaient disputer dans l’après-midi n’était pourtant pas dénué d’enjeu : ils allaient ni plus ni moins jouer la victoire finale dans le Tournoi, une victoire assortie d’un Grand Chelem qui serait une première historique dans l’histoire du XV de France. L’année précédente, les partenaires de Jean Prat avaient décroché leur première victoire dans le Tournoi. Même s’ils avaient dû la partager, « le rugby français a atteint une sorte de majorité internationale » selon les mots d’Henri Garcia.

Adieux
En plus de l’enjeu, ce France-Galles allait être chargé d’émotion puisque Jean Prat avait annoncé qu’il mettrait un terme à sa carrière internationale à cette occasion. Rien ne le flattait plus que ce surnom de « Monsieur Rugby » que le journaliste Pat Marshall lui avait attribué au lendemain du Angleterre-France de 1951.  « Il avait une grande admiration pour la rigueur anglaise et disputait les matchs amicaux comme s’il s’agissait d’un match international » expliquait Jean Abadie, journaliste à Lourdes et ami de Jean Prat.

« Le rugby est une façon d’être et de se comporter. De ce point de vue, les Anglais ont toujours été ma source d’inspiration. »

L’homme qui avait mené le XV de France au début des années 1950 avait une conception simple du rugby : « le rugby est une discipline sportive, expliquait-il. Au-delà du résultat du match, c’est une façon d’être et de se comporter. De ce point de vue, les Anglais ont toujours été ma source d’inspiration. Dès le premier match que j’ai joué contre eux » Prat était surtout un adepte d’un rugby porté vers l’attaque, d’un rugby total. Ce qu’il avait mis en œuvre à Lourdes, il voulait le reproduire avec le XV de France.

Atouts
Outre Jean Prat, le XV de France de 1955 ne manquait pas de talents. Son frère Maurice associé à Roger Martine constituait certainement la meilleure paire de centres du moment, une paire adoubée par Jean Dauger : « ils ont tiré le maximum de leurs moyens. Ils ont apporté une force, un équilibre au jeu des centres. C’était le couple idéal. »
Pour les servir, on trouverait la paire de demi Dufau-Lasserre. Pour conclure les actions, on pouvait compter sur le trident Rancoule-Lepatey-Vannier.  Devant, avec des joueurs comme Celaya, Labadie, Brejassou, Domenech ou Domec, le XV de France était également bien armé.

Jean Prat avait fait rédiger un tract la veille du match demandant aux supporters français de réserver le meilleur accueil possible à l’équipe galloise. Elle aussi avait fière allure. Victorieuse de deux Grands Chelem depuis le début des années 1950, elle fut aussi la seule équipe européenne avec la France à battre les All Blacks lors de leur tournée de 1953 et 1954. Elle possédait un petit avantage psychologique sur la France qu’elle avait battu lors de leurs trois dernières confrontations. A chaque fois, l’ouvreur Cliff Morgan avait montré l’étendue de son talent pour briller et faire briller ses partenaires.

Printemps
Profitant d’un soleil printanier et encouragé par une température plutôt chaude pour une fin de mars, les supporters français s’attardaient aux buvettes savourant par avance la belle affiche à laquelle ils allaient assister. A l’heure du coup d’envoi, on recensait 62 025 spectateurs (un record pour un match de rugby en France qui ne sera battu qu’une trentaine d’années plus tard avec l’inauguration du Stade de France).

Parmi cette foule, outre le peuple du Sud et du Sud-Ouest, se trouvaient quelques personnalités à commencer par le président de la République René Coty qui devait se faire présenter les deux équipes avant le match. Ceux qui ne purent se procurer le précieux sésame sur la radio. Les plus chanceux des Parisiens pourraient même suivre ce match sur leur poste de télévision en direct, les retransmissions télévisées en direct ne couvrant à cette époque qu’une partie de la région parisienne.

La tactique galloise pour ce match était simple. Les partenaires de Cliff Morgan craignaient tout particulièrement la paire de centre française, notamment en attaque où la vivacité de Maurice Prat et la maestria de Roger Martine pouvait percer les défenses les plus hermétiques. Ils décidèrent donc de presser la paire de demis français, Dufau-Haget pour les empêcher de jouer et priver ainsi de ballons les trois-quarts français. Pour les aider un peu plus dans leur entreprise, le sort leur fut favorable puisqu’ils gagnaient le toss et, contrairement à l’usage, choisissaient de jouer avec le vent dans le dos en première mi-temps pour investir au plus vite le camp français.

D’entrée, les Français parurent tétanisés par l’enjeu de cette partie, comme pris par le tract. Ils s’empêtrèrent dans le piège tendu par des Gallois qui multipliaient les hors-jeu et accumulaient les irrégularités (pénalisés 26 fois au cours de ce match). Les Gallois, dominateurs en touche, surent par contre tirer profit du vent pour se porter dans le camp français et lorsque l’arbitre leur accorda deux pénalités à 45 mètres des perches françaises, l’arrière Owen comprit que ces occasions étaient trop belles. Il s’élança et par deux fois, il réussit son coup. Thomas ayant inscrit un essai sur l’une des rares attaques galloises, la France accusait un retard de onze points au repos (0 à 11)

Comme ils ne pouvaient pas être plus mauvais qu’ils ne l’avaient été en première mi-temps, même réduits à quatorze depuis la blessure de Domec, les Français se libérèrent de leur stress pour enfin jouer au rugbyProfitant du vent qui cette fois soufflait dans leur dos, ils recollèrent un peu au score grâce notamment à un essai de Baulon. Un essai de Morris sur un contre parfaitement maîtrisé par les Gallois ruinait les derniers espoirs tricolores : 11-16

Entre hommage et regretsAvant de quitter la pelouse, JRG Stephens et ses hommes tinrent à rendre hommage à Jean Prat. C’est donc sur les épaules de ses adversaires, et sous les ovations d’une foule déçue mais reconnaissante de tout ce que cet homme avait apporté au rugby français, que Jean Prat quittait l’arène de Colombes.

« Durant tout le match, on sentait que la partie nous échappait parce qu’on faisait des efforts désordonnés. A la rigueur, c’était même désagréable »

Le capitaine français garda pourtant un goût amer de cette défaite. « Supposez que le match se joue maintenant, expliquait-il peu de temps avant sa mort. Domec, blessé au bout d’un quart d’heure, on joue à quatorze. Quand les équipes sont très proches l’une de l’autre, c’est un handicap insurmontable. Maintenant, un troisième acceptable serait entré en jeu et, à quinze contre quinze, ce n’est plus pareil »

« Avec le temps, poursuivait-il, on a des regrets. On dit que si ce règlement avait existé à l’époque, on avait une chance sérieuse de gagner ce match contre Galles. Durant tout le match, on sentait que la partie nous échappait parce qu’on faisait des efforts désordonnés. A la rigueur, c’était même désagréable ».

 

 

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