Afrique du Sud 1995 : Nelson, François, Joel et les autres

Sans génie mais en étant terriblement pragmatiques et solides sur ses bases, on peut être champions du monde. C’est ce qu’ont prouvé les Boks de 1995…

« En 1992, lors des premiers tests-matches après l’apartheid, oui, ils étaient idiots et arrogants, livre Nick Mallet, alors entraîneur de False bay où évolue Fabien Galthié, au lendemain de la victoire des Boks lors de la coupe du monde 1995. Ils croyaient être encore les meilleurs sans rien faire. Mais les Blacks nous ont mis une branlée, les Français, les Australiens et les Anglais aussi. Ça faisait beaucoup ! Alors il y a eu une remise en cause en profondeur, beaucoup plus grande que ce qu’on a bien voulu en dire ailleurs. »

Remise en cause
L’Afrique du Sud de 1995, c’est d’abord celle de l’après-Apartheid. En 1989, Frederick De Klerk arrivait au pouvoir. L’année suivante, il entamait les négociations avec l’ANC qui allaient déboucher sur le premier scrutin multiracial et l’élection de Nelson Mandela à la présidence de la république.

Côté rugby, l’Afrique du Sud du début des années 1990 reste le domaine gardé des Afrikaners. Depuis toujours, ils croient que leurs Springboks sont la meilleure équipe du monde et que l’isolement qu’ils ont dû subir tout au long des années 1980 n’a en rien affecté leur suprématie. Il était même évident à leurs yeux que les Blacks de 1987 et les Wallabies de 1991 avaient usurpé leurs titres de champion du monde puisque leurs Springboks avaient été exclus de la compétition.

« Ce qu’ils ont cherché à faire, c’est plus un groupe qu’une équipe au jeu brillant. »

Le retour des Boks sur la scène internationale en 1992 allait vite les faire déchanter. A la veille de leur coupe du monde, ils présentaient un bilan négatif de neuf victoires pour dix défaites. Surtout, ils avaient été régulièrement battus par les grandes nations : un nul pour quatre défaites face aux Blacks, une victoire pour trois défaites face aux Wallabies, une victoire pour deux défaites face aux Anglais et une victoire pour un  nul et deux défaites face à la France.

« Ce qu’ils ont cherché à faire, c’est plus un groupe qu’une équipe au jeu brillant, poursuit Nick Mallett.. Le nouveau manager, Morne du Plessis, a décidé de conserver une ossature autour des joueurs du Transvaal, en y ajoutant quatre ou cinq joueurs, seulement, des autres provinces. C’est le même système qui avait été adopté, avec succès, dans les années cinquante. »

« Madiba magic »
Kitch Kristie, l’entraîneur des Springboks, va donc mettre l’accent sur le physique tout au long de la préparation de la coupe du monde. En coulisse, les politiques s’activent à fédérer le pays autour de son équipe nationale. Morne Du Plessis, le manager des Boks, promeut le slogan « une équipe, un pays » qui s’affiche dans toute l’Afrique du Sud.

« Quelque chose de magique se dégageait de lui, il avait une grande aura. Il était désarmant d’humilité »

Le président Mandela va également jouer un rôle déterminant (comme le montre le film « Invictus »). « J’avais rencontré Mandela pour la première fois en 1994, l’année de son élection à la présidence de la république, lors d’un thé auquel il m’avait convié en tant que capitaine des Springboks » se rappelle François Pienaar, le capitaine des Springboks.

En mai 1995, alors que la coupe du monde s’apprête à débuter et que les Boks sont loin d’être favoris, Mandela va de nouveau manifester son soutien à Pienaar et ses partenaires en leur rendant visite dans leur camp d’entraînement.  « Avant le match d’ouverture il est venu nous voir à l’entraînement à Cape Town en hélicoptère, juste pour dire bonjour et remercier chacun d’entre nous, confie Pienaar. On appelait ça le « Madiba magic  » parce que quelque chose de magique se dégageait de lui, il avait une grande aura. Il était désarmant d’humilité. »

Montée en puissance
Pour l’entrée dans la compétition, les Boks héritent des champions du monde australien. « Avant le coup d’envoi, alors que la tension était énorme, notre coach, Kitch Christie, a commencé à rire en nous regardant : « Les gars, je n’aimerais pas jouer contre vous ! » explique Pienaar.  Ils l’emportent 27 à 18.

Cette victoire suffit à embraser le pays. « J’allais retrouver ma fiancée et ma belle-sœur pour un déjeuner tranquille sur la baie. Mais en Afrique du Sud, on ne fait rien tranquillement quand on vient juste de battre les favoris à la Coupe du Monde de Rugby. Donc, j’approche de la baie et soudain des gens me reconnaissent et me portent en triomphe sur leurs épaules jusqu’à l’endroit où se trouvait celle qui est devenue ma femme aujourd’hui. C’était vraiment embarrassant… » confesse François Pienaar.

« Les joueurs se posent des questions »

Les Sud-Africains accrochent ensuite tour à tour la Roumanie, le Canada (dans un match heurté) et les Samoa à leur tableau de chasse. La demi-finale face à la France, sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir, reste dans les mémoires pour son contexte (pluie et retard du match) autant que pour son intensité dramatique. Pour son arbitrage également qui semble avantager les locaux au point que Berbizier déclara au terme de la rencontre que « les joueurs se posent des questions ».

Le sacre d’une nation ?
Les Springboks parvenaient ainsi en finale de leur coupe du monde mais, face des All Blacks impressionnants à tous points de vue, peu croyaient en eux. A part eux et le président Mandela. Avant la finale, « il y avait beaucoup de stress dans les vestiaires, beaucoup d’émotions aussi, se rappelle Joos Van des Westhuizen, le jeune demi de mêlée sud-africain. Il planait un silence de mort et soudain la porte s’est ouverte et Nelson Mandela s’est avancé. Je pense que la plus belle chose pour nous était de le voir avec le maillot Springbok sur le dos. C’était une surprise totale. C’est là qu’on a compris que le pays entier était derrière nous et que cet homme, qui portait notre maillot, était un signe. Un signe pas seulement pour nous, mais pour l’Afrique du Sud entière, un signe synonyme de réunification, qui voulait dire qu’aujourd’hui il était temps de se réunifier. »

« Je ne savais pas qu’il viendrait, enchaîne pienaar, et je n’aurais jamais imaginé non plus qu’il puisse porter le maillot des Springboks. Pourtant, il se tenait là, entouré de son aura. Il nous a juste dit bonne chance, c’est tout ce qu’il a dit. Ensuite il s’est retourné et on a vu le numéro 6 sur son dos. C’était mon numéro ! J’étais tellement ému que je n’ai pas pu chanter l’hymne national. J’étais trop ému et trop fier. »

« On s’est regardé tous les 15 en se disant, mais comment on va réussir à battre cette équipe »

Mandela est omniprésent lors de cette finale. Il tient à se faire présenter les deux équipes, un geste qui a marqué Sean Fitzpatrick, le capitaine des Blacks : « de le voir marcher ainsi dans le stade avec le maillot de François sur le dos et d’entendre 72 000 personnes scander Mandela, Mandela… On s’est regardé tous les 15 en se disant, mais comment on va réussir à battre cette équipe. » « D’abord  on avait été très intimidé de serrer la main de Nelson Mandela, qui portait en plus le maillot des Springboks, poursuit Jonah Lomu. J’ai senti d’un coup la pression peser sur nos épaules parce qu’ils avaient Mandela de leur côté, qu’ils avaient enfin un pays entier uni derrière eux après toutes ces années. »

Le match est serré de bout en bout. Les Boks ont érigé une défense de fer pour contrer les Blacks et mis en place un plan anti-Lomu afin de le mettre au sol avant qu’il n’ait le temps de prendre de la vitesse. Tous les points sont inscrits au pied, Stransky et Mehrtens se rendant coup pour coup. Jusqu’à la prolongation où l’ouvreur des Blacks rate son drop. Stransky ne va pas rater l’occasion qui se présente à lui. « Il était écrit qu’on allait surmonter toutes les douleurs et les obstacles, explique Pienaar. Sur le drop vainqueur, Joel Stransky arrive à marquer alors que la combinaison n’était pas du tout celle imaginée au début de l’action ».

« Sur le drop vainqueur, Joel Stransky arrive à marquer alors que la combinaison n’était pas du tout celle imaginée au début de l’action »

Victorieuse 15 à 12, l’Afrique du Sud remportait la troisième coupe du monde. La symbolique de la remise du trophée est restée dans les mémoires. « Quand le président m’a remis la coupe, confie Pienaar,  il m’a remercié pour tout ce que nous avions fait pour l’Afrique du Sud. Je lui ai dit merci mais j’ai ajouté que ce n’était rien comparé à ce que, lui, Nelson Mandela, avait fait pour notre pays. » Quelques instants plus tard, le capitaine sud-africain déclarait au micro du speaker : « nous n’étions pas quinze. Nous étions 44 millions. »

L’Afrique du Sud, unie, pouvait célébrer cette victoire. Quelques semaines plus tard, elle reviendrait à son quotidien. Le rugby, lui, changeait définitivement d’univers en devenant professionnel.

SOURCES
“S Africa to set sail on tide of goodwill” : the independent, 25 mai 1995
“Nelson et François…” : l’humanité, 26 juin 1995
« Nick Malett, parcours d’un Springbok pendant et après l’apartheid » : l’humanité, 27 juin 1995
“1995 : le cap des bonnes espérances” : lequipe.fr, juin 2007
« Mandela ou la réunification d’une nation sur fond de Coupe du Monde » : rugbyworldcup.com, 9 juillet 2007

Publicités
Tagué , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :