Bègles 1991 par Bernard Laporte

« Nous avons réussi à développer un mental à toute épreuve, se rappelle Bernard Laporte, alors demi de mêlée du CA Bègles. Nous savions en jouer, le faire fructifier. Parfois, nous allions trop loin, nous nous montrions excessifs, voire très cons. Mais c’était aussi notre force. Nous savions que nous inspirions la crainte. Et plus l’enjeu était difficile, plus nous étions attendus, plus nous nous sentions invincibles. C’était jouissif. »

Les exilés
Le CA Bègles qui va s’élever au sommet de la hiérarchie du championnat de France commence sa construction en 1987 avec l’arrivée de Laporte, Moscato et Simon.  L’équipe est au complet pour attaquer la saison 1989-1990 avec les signatures de Techoueyres, Frenzel et Sallefranque. L’air de rien, c’est une équipe de mercenaires.

« Hormis les Bordelais – Geneste, Techoueyres, Soulé et Conchy – tous les autres sont frappés du sceau de l’exil, confesse Laporte. Certes, ce terme semble excessif quand on vient d’une même région ou d’un département limitrophe, mais la plupart des milieux sportifs professionnels, n’est-il pas l’élément fédérateur ? »

L’osmose est telle que le groupe vit ensemble en permanence. « Nous ne nous quittons plus ou presque, poursuit Laporte (…) Tous les jours nous déjeunons au Radis, une petite gargote aux portes de Musard, paradis des ouvriers maraîchers qui forment la base de nos supporters. Le soir, nous nous retrouvons au Bougnat. C’est un bistrot à l’ancienne, tout en bois et en ferraille,  niché au cœur de Bègles, constamment bondé. Là, nous refaisons le monde d’ovalie et rêvons tout haut d’un coup d’éclat. »

Révélation
Cette équipe va se révéler au public français au printemps 1990 lors d’un 8ème de finale du championnat face à Montferrand. Battus, les Bèglais perdent leur sang-froid devant les caméras d’Antenne 2. Moscato est expulsé. Ne voulant pas quitter la pelouse, il harangue la foule provoquant quelques heurts et incidents. La France du rugby fait connaissance avec cette équipe de Bègles qu’elle assimile aussitôt à une bande de voyous. « Aux yeux de tous, nous passons pour des voyous, explique Laporte. Nous sommes jeunes, rebelles, atypiques ; nous en voulons à la terre entière. C’est notre façon, sûrement maladroite, d’exister, de communiquer. »

« Aux yeux de tous, nous passons pour des voyous. Nous sommes jeunes, rebelles, atypiques ; nous en voulons à la terre entière. C’est notre façon, sûrement maladroite, d’exister, de communiquer »

La boucherie pouvait commencer. Bègles passe la phase de poule sans difficulté, affinant leur arme fatale : la tortue, un groupé pénétrant particulièrement dynamique et déstabilisant pour les adversaires, un jeu de cache-ballon terriblement efficace qui pendant plusieurs mois a dévasté les défenses adverses.

Toulon est défait en 8ème (lire l’article). En quart, c’est au tour des Tarbes (dernier match de Dintrans). En demi, les hommes de Laporte retrouvent Béziers. Dès le couloir des vestiaires, le capitaine bèglais demande à ses avants d’entrer sur le terrain en formant une tortue. La manœuvre n’impressionne pas plus que ça les Biterrois qui, bien que dominés, mènent au score à cinq minutes de la fin. Mais les Rapetous, la première ligne Simon-Moscato-Gimbert qui commence à faire parler d’elle, se mettent en action et volent trois ballons au pack de Béziers. L’un d’eux finit dans les bras de Teychoueyres qui inscrit l’essai de la victoire (13 à 12).

Grandeur et décadence
Les Bèglais débarquent à Paris confiants. Leur adversaire pour la finale a beau s’appeler Toulouse, il ne les impressionne pas plus que cela. Quelques semaines plus tôt, en demi-finale du Du Manoir, ils ont battu cette même équipe 12 à 3. « Ce jour-là, nous ne gagnons pas seulement le droit de disputer la première finale de ce challenge dans l’histoire du club, se rappelle Laporte, mais nous remportons mentalement le bouclier de Brennus, face à notre futur adversaire pour le titre de champion de France. »

« Pas une seconde, je n’ai pensé qu’on pouvait perdre cette finale. C’est vrai que c’est prétentieux de dire ça mais on était forts dans les têtes. »

Il ajoute : « C’est marrant mais j’avais une interview dans la semaine avant le match et j’avais dit : on ne perdra pas la finale. Ça avait beaucoup agacé les Toulousains mais je ne l’avais pas fait pour les agacer. C’est vrai que c’est prétentieux de dire ça mais on était trop forts dans les têtes. On avait passé des épreuves comme ce match de Toulon. Cette finale, c’était l’aboutissement de trois ans d’efforts communs (…) Pas une seconde, je n’ai pensé qu’on pouvait perdre cette finale. »

Le match est en effet vite plié. A la mi-temps, deux essais de Courtiols et Mougeot permettent aux Bèglais de mener 13 à 0. Les deux essais de Cazlabou en deuxième mi-temps n’y feront rien face à la maîtrise béglaise. Laporte et ses hommes apportent un second titre de champion de France à Bègles (19 à 10). C’est pourtant le début de la fin pour ce groupe.

Une semaine après la finale, les Bèglais usés par les festivités du titre ne peuvent plus lutter face à Narbonne en finale du Du Manoir. Surtout, les intérêts individuels commencent à prendre le dessus au détriment du dessein collectif. « Il y en avait quelques-uns à ne plus accepter l’ombre médiatique d’une première ligne qui s’affichait partout, capitalisait parfois involontairement les satisfécits », reconnait Laporte.  Des clans se forment au point que la saison suivante, Bègles abandonne son titre dès les 16ème face à Chalon. En 1993, Simon part pour Mérignac, Laporte au SBUC où il fait ses premiers pas d’entraîneur, embarquant Moscato et Gimbert. Bègles est redevenue une équipe ordinaire.

SOURCES
Bernard Laporte, « Au bout de mes rêves » : Robert Laffont, 2003
Interview pour La Famille RRRugby (www.lafamillerrrugby.com) : décembre 2008

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