Stade Français 1998 : hit rugby only

Seuls contre tous, les Parisiens bouleversent les habitudes du rugby français et chamboulent sa hiérarchie au point de décrocher un titre de champion de France. Retour sur le début de l’aventure Guazzini.

« Nous formons une véritable équipe, même si tout n´est pas parfait, avec un vrai plaisir de se retrouver, explique Marc Liévremont passé de Perpignan au Stade Français à l’intersaison 1997. Ce qui n´était pas évident vu nos origines différentes. Le mot « mercenaire » nous a collé au maillot, maintenant nous en sourions. Moi qui vient de Perpignan je me régale à Paris. Contrairement à Perpignan, les joueurs de rugby passent inaperçus à Paris »

En marge
Dans sa version 1997-1998, le Stade Français est déjà un OVNI dans le rugby français. Champion de France à plusieurs reprises à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, le club revient déjà de très loin. « Nous sommes restés en Troisième Division un bon moment, se rappelle Jean-Pierre, une des figures historiques du Stade Français où il est arrivé en 1955. Je crois même que nous avons fait un passage en honneur. »

« La première chose qu’il nous a dite, je m’en souviens très bien, c’est qu’il fallait mettre le blazer et la cravate »

La reconquête s’amorce à la fin des années 1980 sous la houlette d’Eugenio Stephan, Christophe Mombet ou Karim Abbou pour prendre forme à  partir de 1992 lorsque Max Guazzini devient président du Stade Français. Philippe Couchaux qui évoluait alors au Stade Français se rappelle : « A la fin de la saison 1992,un soir d’entraînement, on nous a réuni. Christophe Mombet est arrivé avec un monsieur. C’était Max Guazzini. Il nous a expliqué qu’il voulait faire un grand club. La première chose qu’il nous a dite, je m’en souviens très bien, c’est qu’il fallait mettre le blazer et la cravate. On a continué la saison et on a pris une correction à Metz avec Max dans les tribunes qui cachait son blazer. Il ne savait plus où se mettre. A la fin de cette saison, Max a commencé à prendre les choses en main. »

Le projet Guazzini tarde pourtant à prendre forme. « Il y a avait un recrutement fort, mais derrière, il n’y avait pas une réelle organisation,poursuit Philippe Couchaux. Max ne connaissait pas non plus très bien le monde du rugby, ses règles, ses coutumes. C’est vrai que l’année suivante, il y a eu quelques problèmes. Laffond est arrivé (1993). Moi et d’autres, on toussait parce que on était dégagé par les nouveaux. C’était normal, c’était le sens de l’histoire mais c’était difficile à gérer. »

La véritable impulsion vient en 1995 la fusion avec le CASG qui apportait le Stade Jean-Bouin dans la corbeille de marié. Guazzini va profiter de l’enceinte de la porte d’Auteuil pour faire parler de son club. Et pour cela tous les moyens sont bons, de la voiture télécommandée aux marraines les plus prestigieuses : Mathilda May, Naomi Campbell, Madonna…  En 1996, pour un match de Challenge Du Manoir, il va jusqu’à offrir la gratuité des places à Jean-Bouin pour attirer 4.000 spectateurs.

« Des anciens dirigeants du rugby voient d’un mauvais œil cet esprit. Mais si on veut aller vers le haut, vers l’avenir, c’est ce qu’il faut faire »

« L’esprit Guazzini, c’est novateur et sérieux sur le terrain, justifie Christian Plauche. On nous appelle les  » showbiz « , mais ça ne l’est pas tant que ça. Après tout on met, les matches en valeur. Il a réussi à attirer du monde, maintenant des familles viennent. Bien sûr, il y a les pom pom girls, une petite voiture téléguidée qui amène le ballon, des mascottes… Des anciens dirigeants du rugby voient d’un mauvais œil cet esprit. Mais si on veut aller vers le haut, vers l’avenir, c’est ce qu’il faut faire. »

Ascension
Un autre personnage va jouer un rôle déterminant dans l’ascension du Stade Français. C’est Bernard Laporte. « Juste après la fusion, tous les joueurs attendaient un entraîneur, raconte Caucheteux. On le cherchait. Comment faire venir un entraîneur de haut niveau pour tenir l’effectif ? Il fallait recruter une « pointure » pour répondre aux objectifs qui commençaient à être plus clairs. Grâce à la fusion, on avait accès au groupe B. On a vu un certain nombre de gens, conseillés ou recommandés : Alain Gaillard était l’avant dernier avant Laporte. Gaillard est venu, il avait l’air sérieux mais il n’avait pas de gaieté sur le visage. C’était pas un mec « mort de rire ». Et avec Max, il faut quand même que ça déconne un peu. »

« Gaillard, c’était pas un mec « mort de rire ». Et avec Max, il faut quand même que ça déconne un peu »

« Après Gaillard, il n’y avait plus de pistes. On était emmerdé parce qu’on arrivait à la période des mutations. Donc je cherchais dans le Midi Olympique et un jour je vois qu’au SBUC il y a Bernard Laporte. J’avais encore dans la tête l’aventure de Bègles en championnat de France en 1991 (…) Un jour, Laporte est arrivé avec un pote à Jean Bouin. On s’est retrouvés autour d’une table. Et là on a vu que dans le regard du personnage, dans sa façon d’être et dans sa façon de voir les choses, ça collerait. Ça a particulièrement accroché avec Max. »

« Le quelque chose en plus du club, sur le terrain, c’est lui, affirme Plauche. Les résultats parlent pour lui. C’est un meneur d’hommes, un gros tempérament, mais pour lui seule compte la vérité du terrain. » Les résultats suivent.  En 1996, le Stade Français est champion de France du Groupe A2. L’année suivante, il décroche le titre de champion de France du Groupe A et retrouve sa place dans l’élite du rugby français.

Mercenaires
Mais avec ces manières de nouveau riche (dès sa première année dans l’élite, le Stade Français affiche le 4ème budget du championnat derrière Toulouse, Brive et Castre), le club de Guazzini détonne et inquiète les « puristes ». D’emblée, en raison d’un gros recrutement, on parle d’une équipe de mercenaires. Il est vrai que les joueurs viennent des quatre coins de France (Dominici et Comba de Toulon, Juillet de Montferrand, Roumat de Dax…) mais aussi du monde (Clyff Mytton de Nouvelle-Zélande, Emori Bolo-Bolo des Fidji, Dominguez d’Italie…).

L’Anglais Richard Pool-Jones, de retour en France, décide de forcer la porte de Jean-Bouin. Il connaît déjà le championnat de France puisqu’il a participé à l’aventure biarrote en 1992 mais évolue alors aux Wasps de Londres. C’est lui qui prend l’initiative de contacter Max Guazzini pour lui proposer ses services : « Je lui ai envoyé une lettre pour lui demander de me prendre à Paris. Il m´a répondu qu´il avait suffisamment de troisièmes lignes. Alors, je lui ai proposé de faire un essai gratuit de deux mois. »

« Nous avions fixé des objectifs assez élevés en début de saison. Il s´agissait, notamment, de décrocher une qualification pour la grande Coupe d´Europe »

Mais s’ils sont montés à Paris, ce n’est pas que pour le pognon de Guazzini. Non, ces joueurs ont une réelle ambition : « Nous avions fixé des objectifs assez élevés en début de saison, se rappelle Dominici. Il s´agissait, notamment, de décrocher une qualification pour la grande Coupe d´Europe. Pour cela, nous devions soit remporter le Du-Manoir, soit atteindre les demi-finales »

Au fil de la saison, la mayonnaise prend au point que certains joueurs se révèlent à la France du rugby. Auradou, le longiligne deuxième ligne, est ainsi repéré par Skréla et Villepreux qui donnent aussi sa chance à Dominici lors du Tournoi 1998. Derrière la mêlée, Christophe Laussucq s’impose comme un véritable stratège alors qu’à l’arrière, Arthur Gomes prend confiance.

Racines
1er de la poule 2, les stadistes passent l’obstacle béglais en quart de finale (26-31, puis 24-18 au retour à Jean-Bouin devant 11.000 spectateurs) et gagnent du même coup leur billet pour la coupe d’Europe. L’objectif est atteint.

« Avant la demi-finale contre le Stade Toulousain, on n’est pas très bon. Ça ne colle pas, les mecs se posent des questions »

En demi-finale, c’est le monstre toulousain, dont la dernière défaite en phase finale du championnat remonte à mai 1993 face à Grenoble, qui se dresse sur la route du Stade Français. « Avant la demi-finale contre le Stade Toulousain, on n’est pas très bon, se remémore Philippe Couchaux. Ça ne colle pas, les mecs se posent des questions. Avant la demi-finale, Roumat ne joue pas et un groupe se crée qui « explose » contre le Stade » Toulouse est atomisé 39 à 3. C’est le début de la rivalité entre les deux clubs.

« Ce qu’on voit en finale, ce ciment, ça s’est créé en un match contre le Stade Toulousain, poursuit Couchaux. C’est là qu’on a senti que le groupe était en béton armé. On pensait qu’on allait mourir contre le Stade Toulousain. Ça été un grand moment. » Pas plus que Toulouse, Perpignan ne fait le poids en finale du championnat, la première au Stade de France. Le Stade s’impose 34 à 7, inscrivant cinq essais par Simo, Bolo-Bolo, Mytton, Dominici et Gomes.

« Ce que réussit le Stade Français est fort. Vous savez, à Paris aussi il y a des palombes »

Guazzini peut désormais œuvrer à enraciner durablement son club dans le paysage parisien. « Le rugby peut vivre à Paris, explique-t-il au soir de la victoire. Notre victoire doit inciter les Parisiens à se remuer les fesses pour pérenniser notre action » Un point de vue partage par Jean-Pierre Rives, ancien du Racing : « le rugby doit compter avec les clubs du Nord. Je ne crois pas aux particularités géographiques. Les gens ont besoin de s´identifier à quelque chose de fort. Et ce que réussit le Stade Français est fort. Vous savez, à Paris aussi il y a des palombes. »

SOURCES
« Le Stade-Français veut poursuivre son rêve » : Le Parisien, 2 mai 1998
« Le Stade Français a gagné son pari » : Le Parisien, 4 mai 1998
Christophe Dominici, « Croquer à pleines dents » : Le Parisien, 7 mai 1998
Marc Liévremont, « Nous avons le droit de rêver » : Le Parisien, 9 mai 1998
Max Guazzini, « Je suis mauvais quand je ne suis pas passionné » : Le Parisien, 9 mai 1998
Pool-Jones : « Je veux brandir le Bouclier »  : Le Parisien, 11 mai 1998
« Le Stade Français un monument bien restauré » : Le Parisien, 15 mai 1998
« Paris croit en son étoile » : Le Parisien, 18 mai 1998
Philippe Couchaux, « Le club tourne autour d’une seule personne » : lequipe.fr, avril 2001
« Le Stade Français veut réimplanter le rugby à l’ouest… de Paris » : L’humanité, 13 décembre 1997

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