France / Nouvelle-Zélande 2004 : les choristes

On annonçait ces All Blacks en quête de repères, en recherche d’identité… On espérait même que les hommes de Laporte, vexé par une claque argentine, allaient se les offrir. 80 minutes plus tard il ne restait plus que des ruines côté français et un sentiment de bonheur pour les amateurs de rugby.

« Dans le vestiaire, je me souviens souvenir de joueurs totalement abattus et blessés. Les All Blacks avaient utilisé toute la panoplie de ce qui est autorisé en rugby pour nous détruire physiquement. » Deux ans après ce match de novembre 2004, et à quelques jours de retrouver les All Blacks à Lyon, Bernard Laporte est inquiet. Le passage des All Blacks a laissé des traces sur son XV de France.

Convictions
En 2004, ce XV de France présente quelques certitudes. Ne vient-il pas de d’enchaîner huit victoires de suite (un record) et de décrocher au passage un Grand Chelem en battant les Anglais, tout juste champions du monde ? N’a-t-il pas vaincus les Wallabies quinze jours plus tôt en ouverture de cette tournée d’automne au terme d’un match d’une belle intensité ?

« On était sûr de notre force en défense, on était agressifs en défense, et on pensait qu’il ne pouvait rien nous arriver sur ce plan-là »

Bien sûr, il y eut l’accroc face aux Pumas le samedi précédent à Marseille. Mais ce ne devait être qu’un accroc face à ce qui ressemblait de plus en plus à une bête noire. Car cette équipe de France était bâtie sur des fondations solides. « À cette époque, en équipe de France, on était sûr de notre force en défense, on était agressifs en défense, et on pensait qu’il ne pouvait rien nous arriver sur ce plan-là », martelait Olivier Magne.

Les Blacks avaient redressé la tête après une nouvelle coupe du monde décevante mais l’édifice semblait encore fragile. L’arrivée du trio d’entraîneur Henry-Hansen-Smith, en remplacement de John Mitchell, n’avait pas empêché les Boks de l’emporter dans le Tri-nations. Et les deux premiers matchs de la tournée, surtout la petite victoire face au Pays de Galles (26-25) une petite semaine avant le rendez-vous de Saint-Denis, n’avaient pas beaucoup convaincu. Il est vrai que cette sélection all blacks présentait un visage rajeuni (25 ans de moyenne d’âge), une jeunesse incarnée par Dan Carter auquel on avait confié les clés du camion, laissait les Mehrtens et Spencer à la maison.

Prêts
Déjà victorieux à deux reprises au Stade de France lorsqu’il entraînait le Pays de Galles, Graham Henry pensait savoir comment prendre les Français. Il construisit son plan de bataille autour du jeu après contact, le porteur du ballon devant toujours trouver un soutien pour faire rebondir le jeu. Il connaissait aussi le rôle déterminant joué par Serge Betsen dans le système défensif français. Il décida donc de le contourner en cassant la liaison entre le demi de mêlée et l’ouvreur. En entrant sur la pelouse du Stade de France, les All Blacks savait donc parfaitement bien comment ils allaient jouer. Ils étaient d’autant mieux préparés que leur semaine d’entraînement avait été la plus intensive de la tournée. « Un de mes souvenirs les plus importants de ce match est l’intensité des entraînements pendant toute la semaine » se rappelle le capitaine Tana Umaga.

« Dès le Haka, on avait compris qu’ils seraient bien présents »

C’est lui qui, pour la première fois, allait mener le haka. Et ce haka aussi, les All Blacks l’avaient répété. « Pendant la semaine, poursuit Umaga, Graham nous a montré la vidéo de 1999 et les français qui fêtaient leur victoire en se moquant de notre haka. Il nous l’a montré dès que nous sommes arrivés à Paris et je pense que cela a vexé beaucoup de joueurs. »

« Dès le Haka, on avait compris qu’ils seraient bien présents », reconnait Pieter De Villiers, le pilier du XV de France. Olivier Magne confirme : « J’avais rarement senti les All Blacks comme ça. Je n’ai jamais vu chez eux une telle détermination, jamais une volonté aussi énorme sur un terrain, sauf peut-être chez les Wallabies en finale de la coupe du monde 1999. »

Fracassés
Il fallut à peine plus d’une mi-temps à ces Blacks pour mettre leur jeu en place.  Le temps pour Michalak de passer deux pénalités, histoire de faire illusion, et pour Carter de donner un premier avantage au sien. Le temps surtout de fracasser physiquement les Français et de leur planter un premier essai avant les citrons (6-19). « On a subi tous les impacts, se rappelle Fabien Pelous. Ils allaient aussi beaucoup plus vite que nous. On a résisté une mi-temps avant de craquer ».

« Il est clair que nous n’étions pas prêts physiquement pour rivaliser avec eux »

« En fait, au bout de 40 minutes, il n’y avait plus de match, confesse Oliver Magne (…) Le plus dur était de ne pas lâcher jusqu’au bout, parce que si on avait lâché, on pouvait prendre très cher. » Ce que Magne semble oublier, c’est que le XV de France prit déjà cher dans cette deuxième mi-temps, encaissant quatre autre essais, 45 points et cinq blessés. Comme si l’humiliation physique n’avait pas été assez lourde, il fut contraint de demander à simuler les mêlées après la sortie sur blessure de De Villiers. « Il est clair que nous n’étions pas prêts physiquement pour rivaliser avec eux », avoue Pelous.

Plaisir
Le contraste avec les All Blacks était saisissant. : « On avait parfois l’impression que pour eux c’était une petite promenade, alors que pour nous, c’était dur, explique Cédric Heymans. Les Néo-Zélandais ont une faculté de jouer dans les intervalles et en avançant qui est incroyable ! C’est un vrai rugby de mouvement (…) Ce jour-là, ils auraient pu se passer le ballon derrière la tête ou entre les jambes, tout leur réussissait… Quand ils jouent debout, ils sont inarrêtables. »

« Ce jour-là, ils auraient pu se passer le ballon derrière la tête ou entre les jambes, tout leur réussissait »

La prestation des All Blacks avaient en effet ravi tous les observateurs. Pour le journaliste Ian Borthwick, c’était tout bonnement « une des plus grandes performances néo-zélandaises de tous les temps, un mélange d’intensité physique et de rugby spectacle, 80 minutes d’une terrible beauté pendant lesquelles les hommes de Graham Henry vont frôler la perfection. »

« Libérer la balle dans le placage ou prendre le demi-intervalle, expliquait Tana Umaga, ça n’a rien de nouveau. Mais c’est surtout conditionné par les joueurs que nous avons : des mecs qui peuvent percuter le plaqueur tout en rendant la balle disponible. Pour nous, le plus important, ce sont les autres mecs qui l’entourent, pour être sûr qu’ils comprennent ce qui se passe, prendre les bonnes décisions, et si le porteur du ballon n’arrive pas à franchir le placage, de venir tout de suite au placage pour le propulser. C’est ça l’évolution la plus importante de notre jeu. Ce n’est pas tellement le mec qui va au contact, car nous pensons qu’il fera toujours le geste approprié. Ce sont les deuxième ou troisième joueurs à ses côtés qui doivent prendre les bonnes décisions afin de faire vivre le ballon le plus longtemps possible. » Vu sous cet angle, c’est simple le rugby. Et c’est beau.

SOURCES
« 25 ME pour les Bleus » : AFP, 3 novembre 2004
« Une politique à revoir pour la Coupe du monde 2007 » : Le Figaro, 28 novembre 2004
Bernard Laporte, «Impuissants» : L’Equipe, 28 novembre 2004
« Le samedi noir » : eurosport, 10 novembre 2006
« Le noir passé du XV de France » : Le Figaro, 10 novembre 2006
« L’œil de Berbizier » : L’Equipe, 28 novembre 2004
Ian Borthwick, « France-All Blacks : 100 ans de rencontres » : Au vent des îles, 2006

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