1981 : white riot

Pour Ian Borthwick, cette tournée de 1981 des Springboks en Nouvelle-Zélande, « C’est ni plus ni moins que le ‘’Mai 68’’ version néo-zélandaise, qui a créé un schisme profond dans la société néo-zélandaise dont l’image populaire du rugby a longtemps souffert. »

« Notre bon vieux pays de joueurs de rugby buveurs de bière était en guerre avec ‘’l’autre’’ Nouvelle-Zélande, celle des livres, du vin et des discussions sérieuses »

C.K. Stead, poète et critique littéraire bien connus des Néo-Zéd renchérit : « La vraie question était la nature même de la Nouvelle-Zélande, notre bon vieux pays de joueurs de rugby buveurs de bière était en guerre avec ‘’l’autre’’ Nouvelle-Zélande, celle des livres, du vin et des discussions sérieuses. Personne n’a gagné mais la lutte – avec de vraies batailles de rue opposant un nombre incroyable de gens – fut chaude et parfois terrifiante.»

Contestation
On l’aura compris : l’enjeu de cette tournée de 1981 dépassa rapidement le cadre sportif pour toucher au politique.  Fière du degré d’intégration de ses Maoris, la visite des Sud-Africains, incarnation du régime de l’Apartheid, provoqua une crise de conscience chez les Néo-Zélandais. Non pas que la question raciale ait été absente des débats mais jamais avec une telle ampleur.

A partir des années 1960, des voix commencèrent à s’élever pour protester contre l’absence des Maoris lorsque les All Blacks se rendaient en Afrique du Sud. Une tournée fut d’ailleurs annuler à la fin de la décennie permettant à la fédération néo-zélandaise d’imposer quatre joueurs classés « blancs honoraires » (Henare Milner, Blair Furlong, Sid Going et Bryan Williams) pour celle de 1970. Malgré cela, le débat resta vif en Nouvelle-Zélande au point que le pilier Ken Gray refusa de partir « pour des raisons morales » et que l’avion des Blacks fut retardé à son départ d’Auckland par des manifestants.

« Nos joueurs joueront contre les sportifs du monde entier »

Dans la décennie suivante, la contestation internationale contre le régime de l’Apartheid prit de l’ampleur. Mais la Nouvelle-Zélande semblait rester à l’écart. Ainsi, à son arrivée au pouvoir en 1975, Robert Muldoon affirme : « nos joueurs joueront contre les sportifs du monde entier ». Dans un pays qui existe surtout par le rugby, cela veut dire jouer contre l’adversaire historique : l’Afrique du Sud. L’année suivante,  les Blacks repartent donc en Afrique du Sud ce qui entraîne le boycott des JO de Montréal par 22 pays africains. Ils demandent l’exclusion des Néo-Zélandais des jeux. En vain. Mais la fête du sport est gâchée et l’image de la Nouvelle-Zélande, ternie.

Alors, lorsqu’approche la tournée des Springboks en Nouvelle-Zélande en 1981, le pays se divise. D’un côté, on trouve ceux dont la fédération pour qui le sport ne doit pas se mêler de politique et pour qui regarder un match des All Blacks fait tout simplement parti des droits démocratiques. De l’autre, ceux pour qui l’image du pays entier serait irrémédiablement salie par la présence des rugbymen sud-africains sur leur sol.

« Cela a démontré une nouvelle fois que le sport et la politique sont réellement liés »

Doug Rollerson, centre des Blacks de 1981, restait d’ailleurs convaincu en 2006 du bien-fondé de cette tournée : « Il était important de les affronter en Nouvelle-Zélande et de leur montrer qu’une société multi-raciale pouvait vivre dans une relative harmonie. Surtout, il était important de les battre, comme pour leur montrer que la voie de l’Apartheid était un échec. D’une certaine manière, cela a démontré une nouvelle fois que le sport et la politique sont réellement liés, qu’on le veuille ou non. »

Dans l’autre camp, la figure emblématique des anti-tour se nommait John Minto. Il plaça le mouvement sur la scène politique néo-zélandaise, invitant ses compatriotes à s’interroger sur leur situation. Son mot d’ordre ? « Vous pouvez faire campagne pour le sort des races en Afrique du Sud, mais qu’en est-il chez nous ? »

1981 était par ailleurs une année électorale. Fidèle à sa parole et conscient de l’importance primordiale du Rugby auprès de l’électorat, Robert Muldoon refuse d’annuler la tournée des Boks. La fédération refusa elle aussi d’écouter les avertissements venus de tous les secteurs de la société (1). Pour Ces Blazey, Président de la NZRU, même s’il voyait  les risques qu’une telle tournée pouvait présenter pour le pays, estimait qu’il devait d’abord agir selon les intérêts de son sport.

Manifestations
Alors en juillet 1981, la Nouvelle-Zélande bascula. N’ayant pas eu le droit de survoler l’Australie, les hommes de Wynand Vlaassen durent effectuer un voyage interminable, passant par l’Europe, New-York (où déjà une vingtaine de manifestants les attendaient), Los Angeles et Hawaï. Ils débarquaient à Auckland le 22 juillet où ils durent éviter une première manifestation en changeant d’avion sur la piste pour repartir immédiatement à Gisborne où ils devaient jouer leur premier match.

A Gisborne, leur car reçut tout un tas de projectiles. La veille du match, un fermier arrachait la barrière du stade pour répandre quatre sacs de bris de verre sur la pelouse. Les bénévoles locaux eurent juste le temps de nettoyer le terrain et le match put avoir lieu. Ce ne fut pas le cas quelques jours plus tard à Hamilton où les Springboks devaient affronter Waikato. Devant 28.000 spectateurs ébahis, des centaines de manifestants envahirent la pelouse juste avant le match, jetant clous et bris de verre sur le terrain. Le match fut annulé et les Sud-Africains durent quitter le vestiaire en catastrophe, un pilote d’avion menaçant de se crasher sur les tribunes.

Au fil des semaines, la contestation prit de plus en plus d’ampleur. Les forces de l’ordre réquisitionnées pour les matchs des Boks passaient de 300 à 2000 policiers équipés de boucliers, casques et bâtons. Leur rôle ? Protéger les joueurs autant que séparer les « pour » et les « contre ». Au total, 15 millions de dollars néo-zélandais furent investis dans cette opération. A part quelques émeutes populaires dans les années 1930, la Nouvelle-Zélande n’avait jamais connu rien de tel.

Division
Les partisans de la tournée des Springboks se trouvaient plutôt dans les zones rurales et les petites villes. A Taranaki, une petite ville d’élevage, une cinquantaine de manifestants anti-tournée furent ainsi arrosés d’œufs et de bouteilles. Les anti-tournées appartenaient plutôt à la classe moyenne. Une enquête menée à l’époque révèle que la moitié des manifestants étaient des étudiants et qu’un tiers étaient passés par l’université. Il ne faut néanmoins pas négliger le rôle des syndicats ouvriers ne doit cependant pas être minimisé dans ce mouvement.

L’historien Jock Philips, rejoignant les propose de C.K. Stead cités en introduction,  vit la tournée comme un affrontement entre la « vieille » et la « nouvelle Nouvelle-Zélande », un affrontement qui se traduisit par l’opposition entre les baby-boomers et les anciens combattants, les hommes et les femmes, les légitimistes (vis-à-vis de la couronne anglaise) et les nationalistes.

Ce fut la dernière tournée des Springboks en Nouvelle-Zélande jusqu’à la fin du régime de l’Apartheid. Les All Blacks remirent bien les pieds en Afrique du Sud mais lors d’une tournée rebelle, celle des Cavaliers. Le régime de l’Apartheid ne fut pas vraiment ébranlé par ces manifestations en Nouvelle-Zélande, remportant même les élections qui eurent lieu en novembre 1981. Mais Nelson Mandela a entendu parler du match d’Hamilton depuis sa cellule de Robben Island en Afrique du Sud. Pour lui, ce jour-là, c’était comme si « le soleil s’était levé ».

(1) Graham Mourie, le capitaine en titre, annonça qu’il refusait de jouer contre les Sud-Africains

A VOIR
[vidéo] 1981 : les Boks en Nouvelle-Zélande

SOURCES
« 1981, la dramatique tournée des Springboks » : sportvox.com, 31 août 2010
« Nouvelle-Zélande 1981: le rugby rejoint par la politique » : rugby-nomades.qc.ca
« Impact of the 1981 Springbok tour » : nzhistory.net.nz
« A war played out twice a week » : nzhistory.net.nz
« 1981: a divided New Zealand » : nzhistory.net.nz
« From Montreal to Gleneagles » : nzhistory.net.nz

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