Les coupes du monde d’Abdel Benazzi

C’est l’histoire d’un homme qui avait peu de chance de disputer la moindre coupe du monde et qui au final fut des trois éditions des années 1990. L’histoire d’un Marocain devenu tête de gondole du rugby français et de l’intégration à la française.

« En 1987, j’avais dix-neuf ans, j’étais Marocain et je regardais la première Coupe du monde de rugby à Oujda, à la télé, sans même imaginer que je viendrais un jour en France. Quatre ans plus tard, je jouais aux côtés de Serge Blanco, l’une de mes idoles… » Qui mieux que Benazzi pouvait résumer son ascension vers un tournoi auquel il participa à trois reprises, ne cessant de marquer un peu l’épreuve de son empreinte d’édition en édition.

1991 : la découverte
Pour tout dire, la participation de Benazzi a cette coupe du monde était loin d’être gagnée. Ce n’est qu’en 1988 qu’il quitte le Maroc pour rejoindre Cahors. Il parle à peine le français mais trouve rapidement sa place sur le terrain pour finir meilleur marqueur d’essais du championnat saison 88-89. « Tout de suite, j’ai compris que le seul endroit où je pourrais m’imposer, c’était le terrain » explique-t-il.

« Tout de suite, j’ai compris que le seul endroit où je pourrais m’imposer, c’était le terrain »

Les débuts sont prometteurs mais la suite va être plus chaotique. L’année suivante, il signe à Agen (où il côtoie son idole, Philippe Sella). L’accueil est glacial et il mettra six mois pour trouver sa place. Et quand il est appelé pour la première fois en équipe de France, lors d’une tournée en Australie, il se fait expulsé lors de sa première sélection.

Il est tout de même appelé dans le groupe des 26, conservant notamment la confiance du sélectionneur Daniel Dubroca. A l’image du parcours de l’équipe de France, éliminée en quart de finale par l’Angleterre, sa coupe du monde n’a rien de mémorable. Confronté à une sévère concurrence en deuxième ligne, il dispute tout de même trois matchs.

1995 : la rencontre
Le changement d’entraîneur à la tête de l’équipe de France, avec la nomination de Pierre Berbizier, va lui être profitable. « Je lui dois beaucoup, bien avant qu’il devienne entraîneur des Bleus, reconnait Benazzi. Avec moi, il a eu une réaction intelligente, il m’a longtemps étudié avant de me parler vraiment. Pierre Berbizier est quelqu’un qui aime bien connaître avant de se lancer dans une amitié ou dans un projet de jeu. C’est un homme qui rend intelligent autour de lui. »

« Notre équipe de France était sortie du cadre du rugby français. Nous étions un groupe surréaliste »

Berbizier va en faire un des tauliers de son groupe et c’est donc tout naturellement qu’il l’emmène en Afrique du Sud en 1995. « Notre équipe de France était sortie du cadre du rugby français. Nous étions un groupe surréaliste, se rappelle Benazzi. Chaque joueur possédait une forte personnalité. Il suffit de lire la liste des noms et d’imaginer ce qu’une telle addition de tempéraments pouvait donner. Que des cracks ! Une équipe de France armée pour remporter la coupe du monde. Jamais un Quinze de France, depuis 1987, n’avait eu un tel profil de vainqueur. »

« J’ai visionné toutes sortes d’images et mon idée reste la même. Cet essai, je l’ai marqué ! »

Il s’arrêtera pourtant en demi-finale à Durban, un échec dont l’image marquante reste cette charge de Benazzi dans les dernières minutes, une charge dont personne ne sait vraiment si elle aboutit ou non à un essai. Pour Benazzi, il n’y a pas de doute : il y avait essai : « On m’en a tellement parlé. Je me dis que ça doit être important. Je cherche pourquoi et je pense que le rugby, ça ne se joue pas pour quelques centimètres. De toute façon, ces quinze centimètres, ils ne manquent peut-être pas. On peut voir le ballon sur la ligne, et il y a essai. » Il poursuit : « Depuis j’ai visionné toutes sortes d’images prises par une demi-douzaine de caméras, sous tous les angles possibles, et mon idée reste la même. Cet essai, je l’ai marqué ! »

« Durban est définitivement un fiasco que je n’oublierai jamais. » Pour l’oublier, Benazzi va tenter une courte expérience en Australie. « Pendant trois jours, j’ai pensé que tout était de ma faute. Je n’ai pas pu dormir alors que cela faisait deux mois qu’on bossait dur. J’étais célibataire, jeune, je n’avais rien planifié pour les vacances. Je suis rentré chez moi et je suis parti une semaine en Australie voir un copain. J’ai joué un peu sur place, ça m’a libéré. Je m’en suis sorti en me projetant sur le Mondial suivant et on a été en finale. J’avais franchi une étape. »

1999 : le sommet
Entre 1995 et 1999, la carrière de Benazzi va connaître des hauts et surtout pas mal de bas. Le haut, c’est sa nomination comme capitaine du XV de France (une nomination couronnée d’un Grand Chelem en 1997). Les bas, ce sont son éviction du XV de France au soir de la raclée concédée aux Springboks en 1997, suivie d’une grave blessure au genou.

« On m’a appelé au chevet d’un groupe fatigué et nous sommes repartis de zéro. Il y a dans la vie des combats personnels mais parfois le combat devient collectif »

Il mettra un an pour revenir et c’est donc au dernier moment qu’il raccroche les wagons pour la coupe du monde 1999. « 1 mois plus tôt, j’étais blessé, seul, oublié, se rappelle-t-il. J’ai bossé dur pour revenir et j’ai remonté la pente. On m’a appelé au chevet d’un groupe fatigué et nous sommes repartis de zéro. Il y a dans la vie des combats personnels mais parfois le combat devient collectif. Ce fut le cas pour cette équipe de France. »

D’entrée, alors que le XV de France n’est pas au mieux, Benazzi se monte au sommet de sa forme, forçant l’admiration de ses partenaires comme Christophe Juillet : « Abdel, c’est un leader. Quand il enclenche la marche avant, elle est enclenchée pour tout le monde. »

Tirée par Benazzi, le XV de France atteint la finale, battant au passage les All Blacks. « Après la déroute que nous avions subie face aux All Blacks à Wellington au mois de juin, tout le monde s’attendait à ce qu’on prenne à nouveau une volée, reconnait-il. Pourtant, nous allons vivre un des trois plus grands matchs de l’histoire du rugby. Les Anglais disent même qu’il s’agit de la plus belle rencontre jamais jouée sur la pelouse de Twickenham. »

« L’écart au score se réduisait, ils courbaient l’échine, ne s’engageaient plus. Même Jonah Lomu hésitait à prendre la balle »

Benazzi garde surtout en mémoire l’abattement des All Blacks face à l’incroyable retour des Français en deuxième mi-temps. « L’écart au score se réduisait, ils courbaient l’échine, ne s’engageaient plus. Même Jonah Lomu hésitait à prendre la balle. Devant, nous les faisions reculer à chaque impact. Tout ce que nous avons tenté a réussi. Trois essais en une demi-heure et le public anglais qui se met à chanter La Marseillaise… Il faut le vivre pour le croire ! »

En finale, les Français sont trop juste face aux Australiens. Ce sera le dernier des 15 matchs de coupe du monde disputé par Benazzi. S’il garda l’espoir de participer à l’édition 2003, les blessures et un exil anglais en fin de carrière l’éloignèrent des plans de Bernard Laporte.

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SOURCES
« Benazzi est grand dans l’adversité » : L’humanité, 18 mars 1991
« Abdelatif Benazzi : Le seul endroit où je peux m’imposer, c’est le terrain » : L’humanité, 2 juin 1995
« Benazzi, c’est un peu court jeune homme » : Libération, 27 décembre 1995
« Abdelatif Benazzi, capitaine français » : L’humanité, 7 décembre 1996
« Quand Benazzi pousse, le XV avance » : Libération, 5 octobre 1999
« 1995 par Abdel Benazzi » : lequipe.fr, 20 août 2007
Abdel Benazzi, « une vie à l’essai » : Flammarion, 2005
Arnaud Briand, « Les stars françaises du rugby – tome 2 » : Horizon illimité, 2004

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