Argentine 2007 : le cœur des hommes

Des gros qui se mettent à chialer dès que retentit l’hymne argentin et qui mettent des taquets à tout ce qui bouge une fois le match engagé… Des arrières qu’on annonce brillants balle en main mais qui préfèrent jouer au pied… Et au milieu, un roquer qui passe son temps à discuter avec l’arbitre et à chambre ses adversaires. Ce sont les ingrédients de la réussite des Pumas en 2007. Sans oublier une solidarité sans faille.

« Je l’ai déjà souvent dit dans cette compétition mais je le répète encore une fois. On n’est pas techniquement exceptionnels mais on laisse tout sur le terrain. On joue avec notre cœur. » Agustin Pichot jubile au soir de la victoire sur l’Ecosse et de la qualification de ses Pumas pour les demi-finales de la coupe du monde 2007. Une première pour le rugby argentin.

« Je ne sais pas si c’est la meilleure génération de Pumas, mais c’est la meilleure équipe que j’ai connue »

« Cette équipe, ce n’est pas Hernandez, Contepomi ou Pichot, poursuit-il. C’est un tout. Je n’avais jamais vécu de telles relations dans un groupe. Je ne sais pas si c’est la meilleure génération de Pumas, mais c’est la meilleure équipe que j’ai connue. » Cette équipe tombera la semaine suivante face aux Boks, futurs champions du monde, et décrochera la 3ème place face à la France au Parc. De quoi appuyer les revendications portées par cette équipe : intégrer une grande compétition internationale.

Considération
Début  2007, à l’heure du Tournoi des six nations, Marcelo Loffreda se plaignait d’ailleurs : « Je suis frustré parce que nous pourrions parfaitement participer à ce tournoi. » Il exprimait le sentiment d’une grande partie du rugby argentin, celui d’une frustration de devoir se contenter de quelques test-matchs par an et de se retrouver en marge des deux grandes compétitions internationale, le Tournoi et les Tri-Nations. Les résultats récents des Pumas plaident en leur faveur. Depuis leur quart de finale de coupe du monde en 1999, ils ont battu toutes les grandes nations de l’hémisphère nord. Face à celles du sud, ils sont loin d’être ridicules.

L’IRB ne peut plus rester sourde à la revendication des Pumas et organise donc une réunion début mars pour essayer de savoir quelle compétition pourrait intégrer l’Argentine. A cette occasion, plusieurs personnalités du rugby, Zinzan Brooke, John Eales, Martin Johnson, Philippe Sella et Joël Stransky, apportent leur soutien aux Argentins. Si la cause des Pumas avance, cette seule réunion ne suffit évidemment à faire bouger les choses.

« En Argentine, le rugby a toujours une forteresse où se retrancher pour résister aux avancées de la plèbe footballeuse »

Il faut dire que structurellement le rugby argentin reste à la traîne des autres grandes nations. C’est encore un rugby amateur, bien ancrée dans ses traditions. « En Argentine, le rugby a toujours été la marque d’appartenance à une classe sociale, expliquait Martin Caparros, journaliste et écrivain argentin, une forteresse où se retrancher pour résister aux avancées de la plèbe footballeuse. Là où les footballeurs étaient pauvres, basanés, frêles, ignorants, avides d’argent, les joueurs de rugby étaient blonds, bien faits, bien élevés, bien amateurs – parce qu’ils n’avaient pas besoin de cet argent. »

Pour vivre de leur passion, les meilleurs joueurs argentins n’avaient d’autre choix que de s’exiler, en France principalement. Ainsi, lors du top 14 2006-2007, on recensait pas moins de 11 Argentins dans les rangs des quatre demi-finalistes. Quelques semaines plus tard, sur les 30 Argentins invités à disputer la coupe du monde, 17 étaient salariés d’un club français. « On est fiers de représenter notre pays dans le championnat français, expliquait Mario Ledesman, le talonneur des Pumas. Jouer dans le championnat de France, c’est très important pour nous. L’évolution de notre équipe (nationale), nous la devons pour beaucoup à la France. Nous lui sommes très reconnaissants mais certainement pas au point de la laisser gagner »

Cohésion
Face à l’immobilisme de leur fédération, les Pumas n’avaient que le terrain pour légitimer leur revendication. La tâche n’allait pas être des plus faciles puisqu’ils étaient versés dans la poule de la France, le pays organisateur qu’ils allaient affronter en match d’ouverture, et de l’Irlande, dans le top 5 mondial à ce moment. Ce type de « poule de la mort », les Argentins connaissaient bien puisqu’ils avaient déjà été confrontés à ce cas de figure quatre ans plus tôt.

« Il y a quatre ans, je n’avais pas l’expérience requise, c’est sûr. Je peux dire que nous avons commis une erreur dans la préparation »

Ils avaient alors échoué face à l’Australie et l’Irlande, perdant de peu à chaque fois. Ils en avaient surtout retenu un manque de préparation physique. « « Il y a quatre ans, je n’avais pas l’expérience requise, c’est sûr, reconnaissait Marcelo Loffreda. Je peux dire que nous avons commis une erreur dans la préparation »

Début juillet, une quarantaine de joueurs partaient en stage de préparation physique à l’institut Andrew de Pensacola, en Floride, un centre occupé habituellement par l’équipe locale de football américain. Ils revinrent ensuite en Argentine où ils s’installaient du côté de Buenos Aires pour parfaire leur jeu et souder un peu plus le groupe. Ils passaient leurs journées ensemble de 9h à 17h avant de se séparer, ceux qui habitaient Buenos Aires pouvant rejoindre leurs familles, les autres partageant une maison louée par la fédération.

« Chaque fois que quelqu’un me demande jusqu’où on veut aller dans la compétition, je réponds jusqu’aux demi-finales »

L’épisode Martin Gaitan (1)  ne fit que renforcer cette cohésion et c’est donc un groupe solide et confiant qui débarquait en France début septembre. « Ma confiance est immense, déclarait Hernandez. Le groupe est très ouvert. Nous avons une grande équipe et il faut s’en rendre compte. Chaque fois que quelqu’un me demande jusqu’où on veut aller dans la compétition, je réponds jusqu’aux demi-finales. »

Fidèles à leur tradition, les Pumas s’appuyaient sur un pack intraitable en mêlée. Ils se montraient aussi d’une efficacité redoutable dans les rucks libérant de bons ballons pour Pichot, leur demi de mêlée et maître à penser. Celui-ci étaient chargés d’alimenter une ligne de trois-quart pleine de talents avec les Hernandez, Contepomi et Corleto. La seule nouveauté qu’osa Loffreda fut de repositionner Hernandez à l’ouverture et de l’associer à Felipe Contepomi comme premier centre. Sans être révolutionnaire, le système fut suffisamment efficace pour venir à bout des Irlandais, des Ecossais et pour ridiculiser les Français par deux fois.

Impact
En Argentine, l’intérêt pour les Pumas ne cessa de croître au fil de leurs exploits. Lors du quart de finale face à l’Ecosse, le président de la fédération de football argentine décidait d’avancer le coup d’envoi du derby entre deux clubs rivaux de Buenos Aires, Boca-River, de deux heures pour permettre aux supporters d’assister au match des Pumas. Dans la presse, les journaux n’hésitaient pas à faire leur une sur le rugby, augmentant leur pagination et y consacrant même des numéros spéciaux.

« Les Pumas sont le sujet de toutes les conversations, et même ceux qui n’ont jamais vu un match de rugby et n’y comprennent rien suivent leur campagne »

« Le public argentin suit le parcours des Pumas de manière inouïe, inattendue, observait Martin Caparros : en Argentine, le rugby est un sport qui a toujours suscité une attention restreinte, mais ces jours-ci les Pumas sont le sujet de toutes les conversations, et même ceux qui n’ont jamais vu un match de rugby et n’y comprennent rien suivent leur campagne.(…) cela se voit aussi dans les campagnes publicitaires : tous les produits qui peuvent le faire essayent maintenant de s’associer à l’image des Pumas, qui est censée véhiculer certaines valeurs : l’amour de la patrie, le respect de la famille et des traditions, le goût du combat. »

Un mois après la fin de la coupe du monde, on constatait une augmentation de 20 % des inscriptions dans les clubs de rugby des jeunes âgés de 10 à 17 ans, selon les chiffres communiquées par la fédération (UAR). La hausse du nombre de spectateurs dans les stades de rugby n’illustrait qu’un peu plus cette vague d’intérêt. Mais cet intérêt profitait avant tout à la fédération, pas au dessein des Pumas.

« Il faut faire une révolution dans le système international car je retiens encore une fois le manque de considération des organisateurs par rapport à l’Argentine »

« Nous avons montré au monde que nous existons, déclarait Pichot au soir de cette coupe du monde. Il faut faire une révolution dans le système international car je retiens encore une fois le  manque de considération des organisateurs par rapport à l’Argentine. » Il était rejoint par Loffreda : « Nous venons de faire un pas très important pour le rugby argentin. Nous avons démontré que nous avons le niveau du Tournoi des 6 Nations. Aujourd’hui, nous sommes la quatrième nation au monde et les trois premières se trouvent dans l’hémisphère sud. Tout le monde doit prendre en compte cette réalité. »

Les Pumas durent attendre deux ans de plus avant d’obtenir gain de cause. En 2009, l’entrée de l’Argentine dans les Tri-Nations était annoncée pour l’édition 2012. Nulle doute que sans le parcours des hommes de Pichot en France il fallut attendre un long moment pour voir les choses évoluer.

(1) On décela un problème cardiaque au centre argentin au soir du match de préparation au Pays de Galles et il dut renoncer à la coupe du monde.

A LIRE AUSSI
Coupe du monde 2007 : la rétro

Coupe du monde 2007 : les chiffres

SOURCES
« Les Légendes avec l’Argentine » : rugbyrama, 20 mars 2007
« L’Argentine veut jouer le Tournoi des six nations » : reuters, 16 février 2007
« Les joueurs argentins en imposent dans le championnat de France » : Le monde, 8 juin 2007
« Les Pumas pour gagner » : rugbyrama, 27 juillet 2007
« L’Argentine en dangereux outsider » : associated press, 3 septembre 2007
« Le rugby éclipse le foot » : francefootball.fr, 2 octobre 2007
Interview de Martin Caparros, journaliste et écrivain argentin : Le monde, 11 octobre 2007
« Les Pumas se sont offert « le droit de rêver » » : reuters, 8 octobre 2007
« Les Pumas en croisade » : rugbyrama, 2 octobre 2007
« Pumas, à en perdre le Nord ? » : sports.fr, 13 novembre 2007

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