Agustin Pichot : seul contre tous

SANS LUI, LE RUGBY ARGENTIN NE SERAIT PAS LE MEME. LEADER DES PUMAS QU’IL EMMENA PRATIQUEMENT SUR LE TOIT DU MONDE EN 2007, IL A PERMIS A L’ARGENTINE D’INTEGRER LE TOUJOURS TRES FERME CERCLE DES NATIONS D’ELITE. PORTRAIT D’UN DEMI DE MELEE A LA TECHNIQUE ORDINAIRE MAIS AU CHARISME INCROYABLE.

« Il n’est pas fantaisiste de déclarer qu’Agustin Pichot a été le joueur de décennie, écrivait Mick Leary dans The Telegraph en décembre 2009, même si cela doit se faire aux dépens de joueurs comme O’Driscoll ou Carter dont la technique impeccable confine au génie. Mais l’influence de Pichot allait au-delà d’une simple liste de qualités techniques. Pour sa férocité, son insatiable appétit face à l’adversité, sa passion, sa conscience, son courage ou son charisme, Pichot n’a pas d’égal. »

« Pour sa férocité, son insatiable appétit face à l’adversité, sa passion, sa conscience, son courage ou son charisme, Pichot n’a pas d’égal »

Il ajoutait : « Pichot était l’élément fédérateur, le Napoléon sur le terrain avec ses cheveux hirsutes et sas chaussettes sur les mollets, cajolant ses partenaires pour mieux les aiguillonner. Il était à la fois le délégué syndical et l’ambassadeur, un homme qui ne craignait pas de prendre la parole pour défendre son équipe. De ce fait, il s’est fait des ennemis au sein du rugby argentin, allant à l’encontre des principes de l’amateurisme farouchement défendus en Argentine pour tenter l’expérience du rugby professionnel, un exemple qui beaucoup ont suivi après lui. »

Si l’on s’en tenait à la note technique, le joueur Agustin Pichot serait pourtant rentré dans l’anonymat une fois sa carrière terminée. Mais l’homme fascine par sa personnalité, autant que par son emprise sur les autres. Il avait ainsi pleinement conscience de son importance sur le terrain : « En tant que demi de mêlée, vous êtes le lien entre les avants et les trois-quarts. C’est certainement le poste le plus important sur le terrain. Je crois que le demi de mêlée doit être capable de lire le jeu et de prendre les décisions en attaque et pas seulement d’être un joueur qui passe la balle ou qui tape au pied. Il est facile de jouer contre ce type de joueur. Un demi de mêlée doit avoir de l’ambition. »

« Le rugby n’est pas un sport logique. C’est une affaire de désir. Pour moi, ces 80 minutes n’ont pas de prix, car je me sens entièrement libre »

Et de l’ambition, il n’en manquait pas pour ses Pumas. A la veille de la coupe du monde 2007, il expliquait ainsi : « Logiquement, l’équipe argentine, sans préparation ni structure et jouant 40 % de moins de matchs internationaux que les autres, devrait être incapable de progresser. Mais le rugby n’est pas un sport logique. C’est une affaire de désir. Pour moi, ces 80 minutes n’ont pas de prix, car je me sens entièrement libre. Il n’y a pas de facteurs politiques, sociaux ou économiques qui entrent en jeu. Il s’agit juste de jouer devant 80 000 ou 100 000 personnes. L’important, c’est le jeu. C’est ce qui vous fait vivre. »

Pichot incarna plus que quiconque le romantisme des Argentins, un romantisme cultivé puisqu’il reconnaissait volontiers être un grand lecteur. « C’est quelque chose de naturel, j’ai toujours vécu entouré de livres, confiait-il au Figaro Littéraire en 2007. Durant mes études, j’ai beaucoup lu. Des romans, mais surtout des essais et des livres d’histoire ».

Il ajoutait : « Savez-vous que Victoria Ocampo, qui fut la protectrice de Jorge Luis Borges et la grande dame des lettres argentines avec la revue Sur, a légué les vastes terrains de sa maison au CASI, mon club de San Isidro, où Ernesto Guevara a joué demi de mêlée ? Le rugby, en Argentine, a longtemps été le sport d’une aristocratie qui voulait jouer au même sport que les Anglais, mais qui avait des bibliothèques françaises. »

« Je sais que, dans ses combats de guérilla, Che Guevara utilisait des schémas qui lui venaient de notre jeu »

Le romantisme de Pichot était aussi fortement teinté de révolte, celle de Che Guevara, l’une de ses sources d’inspiration. « Je suis fier d’être son compatriote, il a joué au rugby et je sais que, dans ses combats de guérilla, il utilisait des schémas qui lui venaient de notre jeu. Pour moi, c’est lui la figure emblématique de l’Argentine ».

Pour le rugby, c’est définitivement lui qui incarne cette Argentine rebelle et romantique. Né d’un père professeur d’université et d’une mère qui traque le grand banditisme, il débute le rugby dès l’âge de 4 ans. « Si vous faites du rugby, c’est que vos parents ont les moyens. Mon père m’a dit : ‘Etudie et je me charge du reste.’ »

« Ils nous appelaient les mercenaires parce que nous jouions dans des clubs professionnels »

Il fait ses armes sous les couleurs du CASI et glane ses premières sélections avec les Pumas en 1995. Après avoir passé la coupe du monde en Afrique du Sud sur le banc de touche, il s’impose comme un titulaire indiscutable au lendemain de celle-ci. En 1999, il participe à l’aventure des Pumas jusqu’en quart de finale. La même année, il est élu sportif de l’année par le journal Clarin, une première pour un rugbyman et une distinction rare au pays de Maradona.

Il a alors quitté l’Argentine pour l’Angleterre et son professionnalisme, une décision que les membres de la fédération, très attachés à l’amateurisme ne comprennent pas. Il va donc les affronter. En 2006, Pichot et ses hommes s’imposent pour la première fois de leur histoire à Twickenham (25-18), provoquant l’éviction du sélectionneur anglais Andy Robinson. « Si vous me demandiez de citer l’un des meilleurs moments de ma vie, je vous répondrais : cette victoire contre l’Angleterre ». Mais les responsables de la fédération argentine refusent de féliciter son équipe. « Ils nous appelaient les mercenaires parce que nous jouions dans des clubs professionnels. Après le match, ils nous ont tourné le dos. »

En fait, le meilleur moment de sa carrière, il va le vivre l’année suivante, non pas en devenant champion de France pour la deuxième fois avec le Stade Français, mais en emmenant les Pumas jusqu’à la troisième place de la coupe du monde. Au soir de la défaite en demi-finale contre les Springboks, futurs champions du monde, il déclarait : « J’ai remercié l’équipe pour tous les efforts qu’elle a fait pendant trois mois. On a fait beaucoup de sacrifices, tous les joueurs, même ceux qui ne jouent pas, les 45. C’est très fort. Je suis le capitaine de l’équipe, on m’a donné toutes les clefs pour aller jusqu’au bout. Je les remercie. Pour moi c’est un honneur, un privilège d’être le capitaine d’une équipe comme ça, et peut-être à la fin de ma carrière. Je suis très fier de tous les joueurs, de Marcelo Loffreda, du staff, et d’une équipe de rugby qui a rêvé d’une chose impossible. On a tout essayé, on n’y est pas arrivé, il a manqué un petit quelque chose ». Il sortira de la scène internationale quelques jours plus tard sur une mémorable victoire contre la France au Parc des Princes.

SOURCES

  • Pichot a l’envie de vaincre
  • Agustin Pichot: the greatest player of the decade? : the telegraph, 28 décembre 2009
  • Catching and passing skills
  • Pichot, héritier de Che Guevara : Le Parisien, 22 septembre 2007
  • Agustin Pichot : « Notre rugby est romantique » : Le Figaro Littéraire, 6 septembre 2007
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Une réflexion sur “Agustin Pichot : seul contre tous

  1. costaz guy dit :

    Grand rugbyman et grand intellectuel , ce n’est pas donné à tous …En Angleterre il eut été annobli par la reine pour son charisme !

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