Wallabies 1997-2001 : la méthode McQueen

En deux ans, avec méthode et rigueur, Rod McQueen a fait d’une équipe moribonde une machine à jouer et à concasser. Il a ensuite tout gagner, installant durablement les Wallabies au sommet du rugby mondial.

Comme à son habitude, au moment d’estimer les chances des Wallabies dans la Coupe du monde 1999, David Campese n’y va pas par quatre chemins : « J’aimerais dire du bien de l’Australie dans cette Coupe du monde mais je ne le peux pas car je n’apprécie pas sa façon de jouer. » Ce qu’il reproche à cette équipe ? Un style et des joueurs « trop prévisibles ».

« Aujourd’hui, toutes nos lignes peuvent créer le danger. Nous avons le muscle, la taille et la vitesse »

Phil Kearns, le talonneur de cette équipe et ancien partenaire en sélection de Campese, ne partage évidemment pas cet avis. Il semble même plutôt confiant : «Nous pouvons répéter le succès de 1991. A cette époque, le jeu australien reposait surtout sur les épaules de David Campese. Aujourd’hui, toutes nos lignes peuvent créer le danger. Nous avons le muscle, la taille et la vitesse. Et nous avons trouvé un équilibre qui manquait peut-être à nos prédécesseurs. »

La rupture
Deux ans plus tôt, on était pour tant bien loin d’envisager une victoire en Coupe du monde. L’Australie venait de terminer dernière des Tri-Nations avec une seule victoire contre l’Afrique du Sud. Surtout, les Wallabies ont terminé sur une lourde défaite (22 à 61) contre ces même Springboks. Logiquement, Craig Smith qui avait réussi à conserver son poste au lendemain de la Coupe du monde 1995 malgré une élimination dès les quarts de finale, est remercié.

C’est Rod McQueen qui est désigné pour lui succéder.  Sa carrière de joueur n’a pas été extraordinaire : on sait juste qu’il a joué plus de 200 matchs de première division et qu’il a représenté les Barbarians australiens. On sait aussi que c’est un brillant homme d’affaires et qu’il est féru de rugby.

« Comme le rugby à XV était encore peu auparavant amateur, nous avons dû passer par un processus plus proche de la révolution que de l’évolution. Il fallait tout mettre en place très rapidement. »

A son palmarès d’entraîneur, on note une place de finaliste dans le Super 12 avec les ACT Brumbies l’année précédente. Cette sélection provinciale, pratiquement créée de toute pièce, a servi de laboratoire à ses idées. Il fait venir une pléiade de spécialistes dans tous les domaines pour construire ce qui ressemble au rugby du futur : « Le rugby entrait juste dans le professionnalisme, expliquait-il. Il fallait donc devenir le plus compétitif, pour mettre toutes les chances de succès de notre côté (…) Comme le rugby à XV était encore peu auparavant amateur, nous avons dû passer par un processus plus proche de la révolution que de l’évolution. Il fallait tout mettre en place très rapidement. »

La méthode McQueen
Il va appliquer les mêmes recettes aux Wallabies. Il fait ainsi venir son adjoint Tim Lane ou John Muggleton, son spécialiste de la défense. Il créé un pole médical composé d’un médecin, John Best, et de deux physiothérapeutes. Ils sont chargés d’établir un programme individualisé pour chaque joueur sélectionnable et d’être en permanence en relation avec leurs sélections provinciales.

« C’est ce vers quoi il faut tendre : mettre en place un système qui permet le développement personnel, de s’échapper du rugby »

Rod McQueen décide aussi d’organiser de longues préparations pour façonner son jeu et construire une équipe. Il regroupe ses internationaux quatre mois dans l’année dans des bungalows près de Brisbane. « Chacun possède son appartement, témoignait le journaliste Ian Borthwick, avec des repas préparés ou qu’ils font eux-mêmes. La famille les suit avec les enfants. Ils s’invitent, se reçoivent. » Pour John Best, le médecin, « Cela permet de voir les joueurs chaque jour, de pratiquer des analyses. C’est ce vers quoi il faut tendre : mettre en place un système qui permet le développement personnel, de s’échapper du rugby. »

Dans le jeu, McQueen va s’appuyer sur les joueurs qu’il avait sous la main chez les Brumbies à commencer par la charnière Gregan-Larkham. Il leur fait distribuer des ordinateurs et leur fait visionner des matchs sur CD-Rom. « Cette histoire est anecdotique, confiait-il. Elle avait pour objet de nous faire gagner du temps, du temps que les joueurs ont eu pour dormir, jouer au golf ou travailler » Chaque joueur a aussi son carnet de bord personnel au sein duquel il est fermement invité à noter ses performances, ses progrès et ses faiblesses. « Il y avait quelque chose de clinique dans sa façon de voir, expliquait Steve Larkham, mais nous nous y sommes habitués. Cela a été rendu plus facile au fil de victoires que nous n’espérions plus »

L’apprentissage et le déclic
Les résultats s’améliorent même si les Wallabies ne sont pas encore totalement convaincants. Pourtant, au moment où la France s’apprête à affronter cette équipe à l’automne 1998, Pierre Villepreux note que « Leur organisation m´apparaît extrêmement rigoureuse, ils ont un joueur, l´ouvreur Larkham, qui est imprévisible car il sait tout faire. Dans leur système rigide et précis, les Wallabies sont devenus experts dans l´art de ne pas perdre le ballon ». Les bases du jeu des Australiens sont en place.

« Je les croyais plus grands. Mais à quoi ça sert d’être grand ? Il suffit d’en avoir deux ou trois »

Bernard Laporte, alors entraîneur du Stade Français, est déjà en admiration : « Ils ont des gabarits très explosifs, ils sont très puissants des jambes. Ils ne sont pas très grands mais très denses. Ils sont très costauds sur les appuis du bas. Je les croyais plus grands. Mais à quoi ça sert d’être grand ? Il suffit d’en avoir deux ou trois. »

Mais ce n’est que lors des Tri-Nations 1999, à quelques mois de la coupe du monde, que les Wallabies de Rod McQueen achevèrent leur mue. Ils échouèrent deux fois à l’extérieur mais ils remportaient leurs deux matchs à domicile dont le dernier face aux All Blacks devant 107.000 spectateurs. Cette victoire, la quatrième victoire contre les Néo-zélandais en cinq matchs sous l’ère McQueen, acquise avec la manière (28 à 7 soit la plus grosse défaite subie par les All Blacks) donnait confiance au groupe dans la perspective du mondial, d’autant plus que l’on annonçait le retour des cadres blessés de longue date, Larkham et le capitaine John Eales.

Les trois glorieuses
Les Wallabies débarquent en Grande-Bretagne avec l’étiquette de favoris, les bookmakers les plaçant au deuxième rang. Sortis sans encombre de leur poule, les Wallabies ne rencontrent pas de réelle opposition jusqu’en demi-finale. Contrairement à ce que pense Campese, leur jeu convainc les observateurs. Au lendemain du quart de finale contre le Pays de Galles, on pouvait ainsi lire dans Libération : « L’Australie en jette, au point de donner l’impression de pouvoir battre n’importe qui. C’est l’affaire de toute une équipe, du sol au plafond, de droite comme de gauche, du numéro 1 au numéro 15. » Graham Henry, le sélectionneur gallois, allait dans le même sens : « Les Australiens nous ont surclassés. Je ne leur vois aucune faiblesse. »

« Les Australiens n’ont, pour l’heure, passé que deux ans à démonter et remonter leur jeu, une poussière dans leur histoire d’un siècle »

En demi-finale, ils arrachent un succès contre les Springboks en prolongation. La France ne fit pas le poids en finale. « J’ai eu le sentiment presque immédiat que nous ne trouverions pas de solution, témoigna le capitaine Raphaël Ibanez, un sentiment d’impuissance réelle à déstabiliser l’adversaire (…) Ce sentiment d’impuissance venait du fait qu’on sentait leur organisation sans faille. » Les Wallabies décrochaient un second titre de champion du monde mais ce n’était qu’une étape dans leur quête de la perfection. « Les Australiens n’ont, pour l’heure, passé que deux ans à démonter et remonter leur jeu, une poussière dans leur histoire d’un siècle, notait le journaliste du Monde. Il leur reste à peaufiner l’offensive en ré-apprivoisant un jeu à la main parfois décevant ».

A l’heure d’attaquer les Tri-nations 2000, Rod McQueen confessait que son équipe était encore perfectible : « nous voulons établir notre jeu, le parfaire et continuer à progresser ». Mais même encore en phase de recherche, les Wallabies étaient plus constants que des Boks et des Blacks en reconstruction et remportaient pour la première fois l’épreuve sudiste.

Il restait un dernier challenge à relever pour Rod McQueen avant de laisser sa place : battre le Lions à l’été 2001. D’abord battus lors du premier test, ses Wallabies allaient redresser la barre de belle façon sur les deux derniers tests et remporter la série, une premier pour l’Australie en 102 ans d’opposition avec les Lions. Rod McQueen quittait les Wallabies avec un taux de réussite phénoménal (79% de victoires), laissant son poste à Eddie Jones. « Ce que je garderai de cette équipe, expliquai-il à la fin de son mandat, c’est le sang-froid dont elle a toujours fait preuve quand elle était sous pression. Lorsque nous avons rencontré un problème, nous avons toujours su le surmonter. »

SOURCES
« Pierre Villepreux, « L´heure de vérité approche » » : le parisien ; 03 septembre 1998
« L’entraînement des Australiens ? Un « putain de travail difficile » : l’humanité ; 21 novembre 1998
« Les Wallabies sont prêts à rebondir » : le monde ; 01 octobre 1999
« L’Australie rend des balles mais le pays de Galles remballe » : libération ; 25 novembre 1999
« L’Australie contre la montre » : libération ; 01 novembre 1999
« L’Australie a préparé son succès pendant deux ans » : le monde ; 08 novembre 1999
« L’Australie, beauté très physique » : libération ; 08 novembre 1999
« Rod Macqueen « La suprématie sur le rugby mondial est en jeu »  » : l’humanité ; 05 août 2000
« Les Australiens maîtres du monde » : l’humanité ; 28 août 2000
« Macqueen bows out at the top » : bbc ; 14 juillet 2001

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